Futur antérieur

Elias Canetti répond à la querelle des langues en Suisse

C’est pour son œuvre en allemand que l’écrivain obtint le prix Nobel de littérature, mais il a cultivé toute sa vie les multiples langues que lui avait légué son histoire cosmopolite

Le résultat des votations du week-end dernier donnerait presque envie de pousser un soupir de soulagement: ouf, les Saint-Gallois ont dit non à la suppression du français en primaire. La guerre des langues n’aura donc pas lieu. Mais on l’a évitée de peu. Et rien ne dit qu’elle ne repointera pas le bout de son nez. Tant la remise en cause du Frühfranzösisch ressemble à une lame de fond.

Que pèse vraiment l’argument pédagogique, a priori de bon sens, derrière lequel se retranchent les opposants au français? Facile de flairer ce qu’il y a en dessous: plus qu’une querelle linguistique, l’affrontement de deux conceptions divergentes de la langue, et donc de son apprentissage, qui suppose un désaccord fondamental sur ce qu’est l’identité.

Idiome invisible

La première conception est monolingue: elle part d’un donné, la langue maternelle, prime sur le reste, y compris lorsqu’elle est en concurrence avec une version plus standard (Schwytzertüütsch vs Hochdeutsch). On peut par contre l’accommoder sans risque avec une langue invisible et passe-partout comme l’anglais aujourd’hui.

La seconde conception est plurilingue; elle voit avant tout dans la langue un phénomène aux multiples facettes, une pluralité ouverte. La langue maternelle n’y est qu’un élément parmi d’autres, voire un objet d’élection: né dans une langue, pourquoi ne pas en élire une autre pour s’épanouir, au point qu’elle supplanterait la première? La langue n’est alors plus un donné, mais un choix.

Destin

Dans les deux cas, elle prend valeur de destin. Peut-on devenir «Allemand au lac Léman», et même l’un des plus grands écrivains de langue allemande au XXe siècle? C’est le destin choisi par Elias Canetti, qui raconte sa métamorphose dans un chapitre homonyme du premier volet de son autobiographie (Histoire d’une jeunesse), justement intitulé: «La langue sauvée» (1977).

Canetti est né dans la Bulgarie de l’Empire Ottoman, au sein d’une famille de juifs séfarades. Il grandit entre plusieurs langues: l’espagnol parlé chez lui, l’allemand réservé aux parents, l’hébreu liturgique, le bulgare d’usage, et toutes celles qu’il entend parler autour de lui dans une réalité cosmopolite. Alors qu’il a six ans, sa famille part vivre à Manchester, mais la mort du père met fin à leurs projets. De cette installation manquée, l’enfant garde une gouvernante qui lui apprend l’anglais.

Parler intime

En route pour Vienne, ils s’arrêtent quelques semaines à Lausanne. La mère décide alors de lui enseigner l’allemand le temps de leur bref séjour. Nécessité matérielle, si son fils veut espérer se raccrocher au cursus scolaire autrichien. Nécessité intérieure aussi: avec la mort de son mari, elle a perdu la langue de l’échange intime, celle également à partir de laquelle elle se projetait dans le monde. L’apprentissage se fait au forceps, sous les yeux indignés de la nourrice, qui ne comprend pas à quoi tout ça peut servir, elle qui ne parle qu’une seule langue, la sienne, et qui s’en trouve très bien.

Elle fondait de grands espoirs en moi et quand, au début de son entreprise, je me montrai défaillant, elle le supporta mal. Elle me força […] à des performances normalement hors de portée d’un enfant, et la manière dont elle réalisa son objectif devait déterminer la nature profonde de mon allemand, une langue maternelle acquise sur le tard au prix de véritables souffrances. Mais on n’en était pas resté au stade des souffrances, aussitôt après, on était entré dans une période de bonheur au cours de laquelle se forgea mon indéfectible attachement à cette langue. […] Il n’était pas question de renoncer aux autres langues pendant ce temps; la culture, pour elle, c’étaient les littératures de tous les pays dont elle connaissait la langue. Mais l’allemand devint la langue de notre amour. (E. Canetti, La Langue sauvée, trad. Bernard Kreiss, Albin Michel, 1980)

Après des difficultés initiales, l’allemand entre comme par miracle dans la tête de l’enfant (entre-temps, il a glané le français). C’est qu’il y a vu l’occasion de devenir, vraiment, le fils de sa mère. Une nouvelle naissance, en somme, qui décide pour une bonne part de sa vie future. Un an plus tard, la guerre pousse la famille Canetti à venir s’installer Zürich (où l’écrivain décédera en 1994). Elias n’aura aucune peine à y apprendre le Züritüütsch, pour son plus grand plaisir.

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