Il y a quelques mois, elle se rend à Tirana. La ville est remplie de drapeaux rouges, d’aigles à deux têtes; l’Albanie célèbre le centenaire de son indépendance. Elle pénètre dans cet opéra vieillissant qui a accueilli à une autre époque le congrès du Parti du travail. Elle fait quelques pas sur cette scène, devant une salle comble, devant le premier ministre. Elle chante, seule, un morceau de tradition. Son grand-père, poète, 82 ans, la regarde. Que pense-t-il à ce moment précis? Le dernier acte, prometteur, d’une épopée familiale qu’Elina Duni perpétue.

On pourrait parler de sa voix. D’une effrayante justesse, les mélismes à portée de main, le soin porté aux aigus comme des ailes qui s’ébrouent après le bain. Lorsque Elina Duni s’attaque aux refrains oubliés de l’Albanie, à ces chants sans fond que la dictature marxiste avait mutilés pour servir son discours, elle paraît suspendue au-dessus des foules et des frontières. On l’a vue le mois dernier à Pully partager la scène avec sa mère, l’écrivain Bessa Myftiu, entonner entre les nouvelles lues, des contes de mariages, des amantes qui s’épuisent sur le rivage, la sensualité rigoureuse d’un patrimoine qu’elle vivifie.

Elina est arrivée il y a vingt ans en Suisse, avec sa mère. Elles se sont installées à Genève, les pieds ici, la tête ailleurs. Le père, metteur en scène, est resté là-bas. Elina étudie le chant, le jazz, cette nostalgie des déplacés, elle reprend pas à pas le chemin d’une culture, elle publie plusieurs disques dont le dernier, Matanë Malit, paraît chez ECM, un label allemand qui reste le berceau des avant-gardes européennes. D’un concert à l’autre, elle devient une rimeuse de murmures, une barde au teint pâle, qui traque dans d’anciennes archives les poèmes que la dictature avait interdits.

Jusqu’à ce jour où une salle albanaise l’attend. «Tous les billets étaient vendus. Il y avait quelque chose de l’ordre des retrouvailles dans ce concert. J’avais l’impression d’amener de mon exil suisse des chants qu’ils n’entendaient plus.» Elina Duni, un peu plus tôt, a enregistré une manière d’hymne du centenaire pour une compagnie de téléphone. Elle est connue, on l’arrête dans la rue. Elle ne pratique pas cette bonbonnière pop dont les radios de Tirana sont abreuvées. «J’ai le sentiment de magnifier l’Albanie dans ma musique, de la sublimer. Les gens ont une vie difficile et ils retrouvent dans ce répertoire une mémoire qui est le plus souvent occultée.»

Le paradoxe des diasporas. On croit qu’elles sont loin dans l’espace, en réalité elles sont loin dans le temps. Elina Duni, arrivée à 10 ans en Suisse, n’est pas empêtrée dans les souvenirs de l’une des pires dictatures communistes de l’histoire, celle d’Enver Hoxha. Elle retrouve sans effort des langues perdues, des refrains enfouis, elle débarrasse aussi ce chantier vibrant des scories du folklore, avec son ami, le pianiste Colin Vallon. «On le sait, l’exil est une plaie qui ne se ferme pas. Je me sens étrangère partout. Mon chant sert à cela, à me dessiner une patrie. Je croyais faire de la musique, je me rends compte que cela va au-delà. Pour la génération de mes parents, qui n’écoutaient que des chanteurs étrangers, je propose une alternative.»

Presque à chacun de ses concerts, partout dans le monde, Elina Duni reçoit à la fin des félicitations d’Albanais, de Kosovars, émigrés. A Tirana, on lui propose de tenir un pupitre de jury dans l’émission The Voice, elle refuse sans s’offusquer. «J’ai la chance de vivre assez bien de ma musique pour ne pas avoir à tout accepter. Je veux rester fidèle au son qui m’anime.» Elle n’exclut pas de retourner un jour vivre dans le pays de sa naissance, mais elle sait déjà qu’elle ne renouera jamais le fil de cette rupture, qu’elle procédera aussi d’une autre histoire, d’un asile minuscule au milieu de l’Europe où elle a formé son groupe, où elle a appris le français et où ses mélodies orientales ne portent plus seulement le parfum des origines mais du voyage.

On ne comprend pas un mot de ce que dit Elina Duni, quand elle chante en albanais. Mais on saisit vite que la mélancolie qu’elle instille, ces montagnes qu’elle charrie, le destin des séparés, ne sont pas liés à un lieu unique. Il y a du Billie Holiday, chez Elina. Ce blues des déplacés qui ne trempe pas dans la séduction. «Je chante pour tous ceux qui se trouvent entre deux mondes.» Elle a formé un quartet qui répond à cette exigence, au-delà des attentes: Patrice Moret à la basse, Norbert Pfammatter à la batterie et Colin, qui lui aussi publie chez ECM, qui glisse des vertiges dans les certitudes de son piano. Elle n’est pas une diva. Elle n’assied pas son entourage. Son escouade suisse est là, autour d’elle, pour agrandir les gouffres, déjouer les mélodies, enraciner dans l’air ces complaintes paysannes.

Elina Duni a adapté un texte d’Ismail Kadaré, un ami de la famille. Il s’appelle «Kristal». Il parle d’une disparition, d’une trace. «Cela fait longtemps qu’on ne se voit plus/Peu à peu je t’oublie, je le sens/Bientôt ton souvenir aura disparu/Meurent déjà tes cheveux, tes lèvres, tes yeux.» Elle le murmure avec sérieux. Comme s’il racontait sa propre histoire.

Elina Duni 4tet. 5 avril à 20h30. www.cullyjazz.ch

«L’exil est une plaie qui ne se ferme pas. Je me sens étrangère partout. Mon chant sert à me dessiner une patrie»

Il y a du Billie Holiday, chez Elina. Ce blues des déplacés qui ne trempe pas dans la séduction