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Elisa Shua Dusapin: «Dire le silence avec Jiro Taniguchi»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Elisa Shua Dusapin a choisi l'auteur de mangas Jiro Taniguchi

Un homme déambule dans les rues de sa ville. Il croise des enfants, leur renvoie un ballon, salue une voisine. Il s’appuie sur la barrière d’un pont pour observer la rivière. Au détour d’un parc, il se met à suivre un vieillard. Un inconnu. Après quelque temps, celui-ci remarque qu’il est suivi. L’homme lui sourit, continue de le suivre, un peu en retrait, jusqu’à ce qu’une voie de chemin de fer leur barre la route. Le vieillard a déjà traversé, l’homme doit attendre le passage d’un train. Les barrières remontent. De l’autre côté, le vieillard attend. Ils se remettent en chemin dans les pas l’un de l’autre, en silence.

C’est dans L’homme qui marche. Une de ces histoires désarmantes de simplicité que l’on trouve dans l’œuvre de Jiro Taniguchi. Et pourtant, il faut de l’audace pour faire d’une simple déambulation le sujet d’un album entier. Taniguchi peut se permettre de commencer un récit par un paysage et la voix d’un personnage s’exclamant: «Ouah! C’est beau!», sans niaiserie aucune. Car Taniguchi excelle à recréer les décors de sa vie. Si bien qu’en 2013, lorsque je me suis rendue pour la première fois au Japon, en visite à des amis vivant dans un quartier populaire de Tokyo, ma première pensée en sortant du train a été: «Je suis dans une case de Taniguchi!»

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Je ne l’avais pas relu depuis des années, mais c’est à ce moment-là que j’ai réalisé combien son œuvre résonnait en moi. Elle m’a permis d’appréhender ce voyage avec plus de sérénité. Il était le premier d’une longue série dans ce pays pour lequel je suis pétrie de sentiments ambivalents, entre grande affection et poids de l’histoire qui pèse encore sur les Coréens malgré la fin de la colonisation en 1945.

Récits intimistes

Je n’ai jamais été une grande lectrice de mangas. Je n’aurais probablement pas découvert Taniguchi s’il ne s’était éloigné du genre le plus commun, plein d’action, pour suivre une voie plus intimiste. J’avais quinze ans lorsque mon père m’a offert Le sommet des dieux. J’ai été émerveillée par la façon dont, sur des milliers de pages, la montagne, ses moindres replis prennent sens jusqu’à devenir un personnage principal. Je me suis précipitée sur ses autres titres. Plus je lisais, plus je me sentais proche de son travail. Dans Le gourmet solitaire, le rapport à la nourriture comme une manière d’être au monde. Dans le recueil fortement autobiographique Terres de rêve, le lien aux animaux domestiques, universel et poignant, à travers les derniers mois d’un chien très vieux, compagnon d’une vie, ou l’anxiété d’un chat auprès de sa énième famille d’accueil. Dans Quartier lointain, Le journal de mon père ou encore Un zoo en hiver, c’est tout l’écart entre les années de jeunesse et ce que l’on acquiert avec le temps qui est dépeint, ce fameux Sehnsucht pour lequel le français n’a pas de mot.

«Cette attention portée aux détails, aux choses menues du quotidien, c’est peut-être en ce sens que je suis Asiatique», confiait dans une postface que je transcris de mémoire cet adepte de la ligne claire venue d’Europe. A propos de la reconnaissance de son travail en France, Taniguchi ajoutait qu’au Japon, il déconcertait parfois. Trop en contradiction avec la frénésie des mégapoles aujourd’hui? «Je suis peut-être plus proche des Occidentaux par la profusion de détails dans mes décors. Les Japonais n’y sont pas habitués.»

Le texte soutient le trait

C’est vrai, les images de Taniguchi donnent à voir. Il sait toujours où focaliser son œil-caméra pour montrer tout en gardant rythme et suspense: plan large en haut des marches, expression du visage, détail de vêtement… Le texte est important, mais à l’épreuve du dessin. Avant tout, c’est l’image qui raconte l’histoire. Le texte ne redouble rien, il se contente de soutenir le trait lorsque celui-ci arrive à ses limites, en restant proche de lui, c’est-à-dire concret.

C’est peut-être en cela que Taniguchi m’inspire le plus. Etudier la narration d’une bande dessinée me nourrit autant qu’un texte de Nathalie Sarraute. Mes propres images, c’est par les mots que j’essaie de les faire jaillir, avec le moins de commentaires possible, puisque dans l’idéal, elles se suffiraient à elles-mêmes. Elles seraient réduites à l’essentiel, sans bavardage.

Si seulement Jiro Taniguchi vivait encore, je l’aurais remercié pour m’avoir ouvert les portes d’un Japon intime, dans lequel j’arrive à me reconnaître et à trouver une place. Surtout, je lui aurais confié qu’il m’enseigne l’humilité. Il m’aide à dire le silence.


Elisa Shua Dusapin

Née d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin a grandi entre Paris, Séoul et Porrentruy. En 2014, elle obtient un diplôme de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des arts de Berne). Elle se consacre dès lors à l’écriture ainsi qu’au théâtre en tant qu’auteure, actrice et metteuse en scène. En 2016, elle publie son premier roman, Hiver à Sokcho, qui obtient de nombreux prix littéraires suisses et français.

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Profil

1992 Naissance.

2015 Actrice dans «Les exilées d’Eschyle», pièce de et mise en scène par Maya Bösch.

2016 «Hiver à Sokcho» (Zoé).

2016 Prix Robert Walser pour le roman «Hiver à Sokcho».

2017 Prix Régine-Deforges pour «Hiver à Sokcho».

2018 «Les billes du pachinko» (Zoé).

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