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Elisa Shua Dusapin, écrire sur la ligne de faille des identités

Dans «Les billes du Pachinko», l’auteure se penche sur la diaspora coréenne de Tokyo et questionne avec acuité les pièges de l’identité

Elle est arrivée de bon matin avec son port de tête de Bal des débutantes, sa grâce de faon, ses étrangetés et ses phrases sur la dissection de poisson cru planquées dans son sac en bandoulière. L’air de ne pas trop savoir si elle devait placer sa journée sous le signe des mémoires d’une jeune fille rangée ou de la catastrophe imminente. L’irrésolution pour bagage, et la certitude d’être en transit permanent. Elisa Shua Dusapin a le swag d’une chanson de Gainsbourg en héritage et les promesses d’une critique unanime sur son jeune talent d’écrivain.

Elle est venue parler de son second roman, Les billes du Pachinko, où sa voix s’est affirmée dans une écriture précise après s’être exercée dans le répertoire impressionniste des brumes coréennes d’Hiver à Sokcho. Dans un Tokyo anonyme, plastifié et affairé, elle délie au creux d'une plume minimaliste les fils emmêlés de ses origines, raconte l’exil de cette diaspora coréenne au Japon après la guerre, qu’elle a connue au travers de la blessure toujours vive dans la voix écorchée de ses grands-parents coréens. Eux se sont installés en Suisse, où ils ont dirigé un orphelinat coréen au sein du Village d'enfants Pestalozzi.

Femme-sandwich

Mais c’est à Tokyo qu’elle a installé les aïeux de Claire, la narratrice de son roman, pour raconter l’exode de la communauté coréenne dans les années 1950 au sein d’un Japon dont ils restent à la marge, et dans lequel ils ne trouveront jamais réellement refuge. Cette communauté, Elisa Shua Dusapin l’a découverte au cours d’un voyage à Tokyo. Une femme-sandwich croisée dans la rue offre à Elisa un chapelet de fantasmes: elle l’imagine alors en veuve à la botte de la mafia coréenne, lui tricote des héritages éclaboussés d’hémoglobine, de bars louches, de salles de jeu enfumées, dessine toute une topographie des bas-fonds autour de sa frêle silhouette avalée par deux panneaux publicitaires et sa litanie de phrases sans âme dévidées à longueur de journée dans un micro.

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C’est au creux de ce fantasme de la femme-sandwich, Coréenne exilée au Japon – dont seul l’écho lointain subsiste dans le roman – qu’Elisa tisse sa fiction et donne corps à ce pan d’histoire qu’elle souhaitait éclairer. A cette femme ignorée par la foule, la narratrice prête un cri – «Regardez-moi!» – qui résonne longtemps après avoir refermé le livre.

Un regard suisse

«L’écriture de ce second roman a pris beaucoup de temps, j’ai commencé des dizaines d’histoires. J’essayais de rentrer dans ces personnages de fiction japonais et je n’y arrivais pas, ça devenait une sorte de mauvais polar qui ne me ressemblait pas du tout. Finalement, tout s’est éclairé lorsque j’ai trouvé ma voix, le point de vue duquel je souhaitais parler de cette situation, le seul qui résonnait avec justesse: j’ai compris qu’il fallait que j’adopte un regard suisse pour rendre le plus fidèlement possible cette tension entre la Corée et le Japon», raconte Elisa.

Au bénéfice d’une résidence d’écriture à New York, elle termine l’écriture de ce second roman commencé il y a trois ans, avant même la publication du premier. Entre-temps, elle a été comédienne, a poursuivi ses études de lettres à l’Université de Lausanne, et a traversé la promotion de son premier livre couronné de prix (Walser, Alpha, Régine Desforges, Révélation de la SGDL), sans compter, plus récemment, la bourse culturelle de la Fondation Leenaards.

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Un berceau littéraire sur lequel se seraient penchées toutes les bonnes fées qui lui permet aujourd’hui de poursuivre ses plans d’évasion sur les chemins de traverse. Lorsque nous nous rencontrons, Elisa Shua Dusapin vient de rentrer d’un périple en Transsibérien, détalant de Porrentruy pour rejoindre Moscou, Vladivostok, Busan et Tokyo. Autant de fenêtres sur le monde reliées par la jeune auteure de 26 ans – encore ivre de la sidération contemplative offerte par un rythme quotidien rendu à la flânerie.

Mauvaise vie

Et le Pachinko? Le Pachinko, c’est ce «jeu collectif et solitaire. Les machines sont rangées en longues files, chacun debout devant son tableau joue pour soi, sans regarder son voisin, que pourtant il coudoie», rappelle Elisa Shua Dusapin en exergue de son livre, reprenant les mots de Roland Barthes dans L’empire des signes. Le Pachinko, c’est cette sorte de flipper vertical qui, au Japon, fait rouler ses billes dans un staccato distillant des odeurs de cigarette et de mauvaise vie. Les femmes-sandwichs plantées à l’entrée, tout comme le cliquetis des néons multicolores, attirent les flambeurs et les borderlines en tout genre.

Les établissements de Pachinko sont tenus par ces Coréens exilés au Japon à qui on refusait l’accès au marché du travail. Dans le roman, ce jeu tient de point aveugle, de dérive salutaire dans une société aseptisée et figée comme un œuf au plat vendu sous vide dans les supermarchés. Sous la parole corsetée et les regards congestionnés, comment entendre l’appel de la femme-sandwich? «Regardez-moi», crie Elsa Shua Dusapin dans un murmure, faufilé tout au long du roman. Un regard en contre-plongée, une quête des perceptions fines qui restitue les liens rendus invisibles, disparus dans une imagerie de carte postale et une représentation du monde aussi kawaii, lisse, et ravie qu’une chambre quadrillée par Marie Kondo.

Violence sourde

Dans les pages des Billes du Pachinko, on croise Heidi, Bambi, un Monopoly où l'on a écrit au feutre indélébile «Yverdon-les-Bains» sur la carte de la Paradeplatz, un fiancé aimable laissé au fond d’une cabane du val d’Anniviers, et une petite fille, Mieko, qui vient bousculer l’idiotie figée et conventionnelle des rapports de générations. On y rencontre encore des Kokeshi – ces poupées fabriquées autrefois en mémoire des bébés que l’on ne pouvait pas nourrir et qu’on tuait –, une grand-mère aux cheveux bleus qui décapite des Playmobil après les avoir bercés et alignés dans son salon. Le glissement vers l’étrangeté et la violence sourde est toujours à portée de mots. Autour des repas, ces éternelles catastrophes imminentes, les silences sont épais. On y entend les bruits de mastication des convives à qui on aimerait dire: «Ecoutez-moi». Des figures de mère aussi ambiguës que les araignées de Louise Bourgeois, qui chantent des berceuses tout en tissant les rets d’une cage. Suspendu tout au long du texte, plane également ce fantasme du retour en Corée, cette quête des origines, ce droit à l'hstoire pour que puisse exister un refus de l’histoire.

Identité plastique

Et dans ce vortex où se mélangent cultures et langues, cette question qui colle aux dents: d’où vient-on? Est-ce qu’un pays, un lieu d’origine passent par le sang? Par le ventre? Par la bouche? Avec pour toile d’arrière-fond cette jungle tokyoïte où les lignes électriques croisent celles des trains aériens en une immense toile bourdonnante, claustrophobe et insomniaque, Elisa raconte en creux la plasticité de l’identité, le fantasme du Heimat, défend l’idée d’un lieu d’élection plutôt que d’origine, celui des destinations, des voyages rêvés, des départs nécessaires et, parfois, impossibles.

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Comment s’attelle-t-on à l’écriture d’un second roman, après la pression d’un premier couronné d’autant de succès? «Surtout, ne changez pas!» est le compliment le plus terrifiant qu’elle ait entendu. Dans le repli bienveillant de sa chambre du Lower East Side, elle coupait des jours entiers le contact avec le monde pour un corps à corps exclusif avec le texte, ignorant les messages et les e-mails, les amies qui proposent un café, l’appel des cours de tango argentin qu’elle aurait aimé prendre. Avant de se réapproprier le monde et de le faire profiter de l’élégance du regard singulier et en pleine éclosion qu’elle promène sur lui. Pour filer à l’anglaise, bien entendu, dès que possible.


Elisa Shua Dusapin est l'invitée du Livre sur les quais

www.lelivresurlesquais.ch


Elisa Shua Dusapin, «Les billes du Pachinko», Zoé, 144 p.

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