Elisabeth Cook, épouse de James

On ne sait presque rien de la vie privée de l'explorateur James Cook. La Néerlandaise Anna Enquist, dans un roman inspiré, bouleversant, fait le portrait de l'épouse du voyageur. Un personnage qui renvoie à toutes les compagnes de grands hommes.

Anna Enquist. Le Retour. Trad. d'Isabelle Rosselin. Actes Sud, 478 p.

L'Histoire a retenu ses livres de bord, ses carnets de voyage, ses découvertes de terres nouvelles, le nom de ses bateaux - l'Endeavour, le Resolution, le Discovery -, son insatiable curiosité: James Cook (1728-1779), le grand homme dont la vie fut entièrement vouée à l'exploration et à l'étude avant-gardiste des cultures indigènes ainsi qu'à l'amélioration des conditions de vie à bord des navires de cette époque. Un enfant de paysans hissé au rang de héros de la nation anglaise, membre de l'Académie, compagnon des plus influents aristocrates du royaume, espoir du roi pour le rayonnement britannique dans le vaste monde et l'embellissement des jardins botaniques de Kew, homme aimé, redouté, trahi souvent, admiré. Le Capitaine. Mais ici, il est James, ou papa.

Le roman d'Anna Enquist (De Thuiskomst) s'ouvre sur de toutes petites choses, une table à ranger, un jardin printanier, une chambre sombre. Une femme, Elisabeth, l'épouse de James, 34 ans, pressent le retour de son mari parti depuis trois ans pour son deuxième voyage autour du monde. «Entre l'absence et le retour, il existait une zone intermédiaire. Elle s'y trouvait à présent.» Dans cette zone, Elisabeth pense au passé: le coup de foudre réciproque qui les a réunis, elle et James, leur serment de toujours s'entraider, de travailler ensemble, puis le premier voyage, trois ans aussi, les retrouvailles, les malles, les documents à trier, l'attente d'un autre départ, les accouchements, les enfants. Il y en a déjà cinq, trois sont morts en l'absence de leur père, restent Jamie, l'aîné, et Nat, son frère. Ces deux garçons sont, depuis leur naissance, inscrits par leur père à l'école navale et même, symboliquement, sur les rôles d'équipages des bateaux paternels!

Elisabeth revit, avec une douleur extrême, la mort de leur seule fille, Elly, 4 ans, puis celle du bébé, Georges, dont elle était enceinte quand James est parti: il ne sait encore rien, il entrera dans la maison en cherchant l'odeur d'un petit enfant, des jouets à terre. Les retrouvailles commenceront par cela, par cet écart qui inévitablement s'installe entre celle qui a vécu seule le deuil et celui qui l'apprend et questionne, questionne encore... Dans ce roman, les enfants brillent d'un éclat vif, ils sont chacun une petite île différente d'allure et de caractère. Le regard si tendre, si pénétrant d'Elisabeth les rend très proches, visibles, presque palpables, au point que leur destin touche aux larmes. Il faut être un grand écrivain pour créer des pages comme celles qui relatent une visite d'Elisabeth au vieil organiste Hartland après la mort de Nat, le garçon qui voulait devenir violoniste. Hartland lui joue la première des Variations Goldberg. «Elisabeth eut l'impression qu'une fenêtre s'ouvrait sur une magnificence infinie. C'est là qu'elle pourrait aller, la tête haute et sans larmes, consciente que son fils avait aimé cette musique.» Une femme combative, Elisabeth, mais d'une sensibilité qui peut aussi la jeter dans des abîmes de détresse, de solitude, de révolte.

Le tour de force d'Anna Enquist est de lier la vie inventée d'Elisabeth (on ne sait pratiquement rien sur elle) et la vie réelle de James Cook. La romancière navigue avec la plus grande aisance de l'une à l'autre, la solide documentation passe dans les dialogues inventés, dans les descriptions d'une vue, d'une soirée mondaine, d'une promenade, d'une rêverie. On se trouve pris dans la vraie vie de Cook, mari et père, aimant, fidèle. Mais «sa curiosité était plus grande que sa prudence». Après le deuxième voyage, Elisabeth croit vraiment que James restera à terre, qu'ils continueront ensemble à rédiger ses livres (elle veut qu'il dise toute la vérité sur ce qu'il a vu, qu'il ne cède pas à la censure puritaine), qu'ils élèveront ensemble les enfants. Hélas, James accepte la mission royale de découvrir un passage maritime vers le nord. Sa perte, son horrible fin.

«Voilà, Elisabeth, dit James avant son départ [...]. Cela n'a rien à voir avec toi. Tu es formidable, la meilleure femme que j'aurais pu choisir. [...] Mais la mer est là. Je ne peux pas m'en empêcher [...] parce que c'est ma destinée.» Le cannibalisme réel qui entre en jeu à la fin du roman est aussi celui du pouvoir et du besoin de reconnaissance qui dévore l'âme de James, et celui du chagrin d'Elisabeth qui dévore ses jours désormais sans perspective, 55 ans durant.

Les aventures de Cook et leurs détails extraordinaires font penser à Jens Munk, l'explorateur danois du début du XVIIe siècle décrit par Thorkild Hansen. Le personnage, si riche et si humain, d'Elisabeth évoque toutes ces épouses de grands hommes, d'hier et d'aujourd'hui, personnages dans l'ombre et cependant d'une luminosité éblouissante.

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