Le peuple vaudois (et associés) vient de recevoir d’un coup, yeux écarquillés, deux nouveaux musées. Deux musées dans un seul écrin blanc élégant, plus aérien que le monumental Musée cantonal des beaux-arts, son pesant voisin à Lausanne. En bas la photo, l’ancien Musée de Elysée devenu, pour être à la page, «Photo Elysée». En haut le design et les arts appliqués, qui restent «mudac». Entre les deux, un étage commun d’accueil et de services, et hors les murs une place prometteuse.

Un formidable outil culturel prend forme. Un autre, presque au même moment, était inauguré à Dubaï où s’ouvrait une exposition universelle retardée par la pandémie: le flamboyant pavillon suisse, dont l’attraction principale se nomme, pour être encore à la page, The Swiss Mist (brume). L’installation s’inspire directement du célèbre Nuage d’Yverdon (Blur) de l’Exposition nationale de 2002. La structure évanescente et météorologique (hélas détruite par volonté populaire) avait à l’époque tapé dans l’œil du jeune Nicolas Bideau. Devenu directeur de Présence Suisse, l’infatigable commis voyageur culturel du pays a affiné le concept pour imposer la présence helvétique dans l’opulent émirat.

On associe ici ces deux créations, ces deux événements, parce qu’ils ont un dénominateur commun invisible: une femme, Elizabeth Diller, Liz pour les siens, peut-être l’architecte la plus influente de ce temps du monde. C’est elle qui avait conçu, avec ses partenaires, le Nuage d’Yverdon, et cette création a sans doute été un tournant dans son œuvre et dans sa carrière. Et voyez (ci-dessous) la façade du Broad Museum qu’elle a dessiné avec son studio pour un très riche collectionneur à Los Angeles; voyez ce rectangle blanc aux angles brisés à la base, qui donne à l’édifice, dirait-on, un pouvoir de lévitation. Le double musée de Lausanne, biseauté en bas de manière encore plus audacieuse, ressemble comme un frère jumeau – que ce soit hasard ou citation – au Broad, inauguré en 2015.

Le nom d’Elizabeth Diller n’est pourtant jamais mentionné, ni pour le Nuage, ni pour le nouveau bâtiment de Plateforme 10. Il est d’ailleurs sans doute inconnu de la plupart des lecteurs de ce magazine – sauf des architectes. L’esprit de Liz souffle en Suisse romande sans que personne le dise, et c’est une bonne raison de mieux apprendre à connaître cette femme d’exception. Les créations de son studio – mais elle est leur figure de proue – transforment les villes sur tous les continents: un musée de l’image et du son à Rio, une école de musique à Tianjin en Chine, un immense parc à Moscou juste à côté du Kremlin, un… musée olympique à Colorado Springs, à Londres une spectaculaire pyramide, anéantie par le covid, pour le London Symphony Orchestra, un nuage évanoui… Et surtout, jamais une architecte (ou un) n’avait à ce point mis sa marque sur sa ville d’adoption, New York.

Créer et interroger

Mais à Manhattan, dans les années 70, ce n’est pas exactement la trajectoire sur laquelle s’engageait la jeune Diller. Arrivée sans rien de Pologne communiste avec sa famille que chassait un remugle d’antisémitisme, elle rêvait d’art à l’adolescence. Elle est allée dans les écoles où cela s’enseigne, et en particulier à Cooper Union où sous l’influence d’un professeur elle a tangué vers l’architecture. Elle s’y est aussi liée d’amitié avec Ricardo Scofidio, puis d’amour, et elle a fini par l’épouser, y compris professionnellement: la marque maintenant célèbre, Diller + Scofidio (qui s’est élargie depuis), est née là.

Les temps étaient troublés, le pays n’était pas remis du Vietnam, New York dans la dèche était secouée dans les rues et dans les têtes, y compris celle des jeunes architectes. Ils pensaient à la ville, mais pour construire quoi, et pour qui? L’espace n’étant pas voué à n’être qu’un bien immobilier et un rendement, ils l’envisageaient de toutes les manières, dans des expositions, dans des écrits, sur des scènes, y compris dans son écologie, un peu à la manière de Philippe Rahm, ce Lausannois devenu international.

L’esprit de Liz souffle en Suisse romande sans que personne le dise. Ses créations transforment les villes sur tous les continents

Diller + Scofidio ont dessiné pour satisfaire de modestes commandes, et pour vivre. Mais ils ont surtout développé des projets plutôt provocants. L’installation pour vingt-quatre heures, par exemple, de 2500 cônes orange sur le rond-point de Columbus Circle, à l’angle de Central Park. Ou la production d’un spectacle autour du Grand Verre, l’œuvre de Marcel Duchamp, à vrai dire La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Ou l’installation intitulée Soft Sell, devant un ancien théâtre pornographique de la 42e rue, deux grosses lèvres rouges sur un écran qui demandaient aux passants: «Voulez-vous acheter un nouveau mode de vie».

Les deux partenaires se sont si bien démenés qu’ils ont fini par recevoir une bourse de la Fondation MacArthur. Cet argent leur a permis de se lancer dans un acte a priori gratuit: participer au concours d’idées lancé par un lointain petit pays à l’occasion de son exposition nationale. Blur est ainsi né, et les Suisses se sont promenés, amusés ou désorientés, dans un nuage à Yverdon, cette machine «à fabriquer du rien», comme Elizabeth Diller l’avait baptisée. Ils n’en sont pas redescendus très convaincus, puisque Blur a été abattu peu après. Mais la renommée de Liz et Ric était établie. C’est après 2002 que leur entreprise est devenue le centre d’une intense création architecturale, et pas seulement.

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Créer et déambuler

Dès l’année suivante a commencé leur grande confrontation avec New York, et la belle cicatrice qu’ils vont y laisser. C’était le lendemain des attentats du 11-Septembre, la ville était engagée dans un vibrant débat, dans les quartiers, les associations, sur la manière de reconstruire, pour effacer le plus dignement possible l’énorme plaie dans le sud de Manhattan. Ça a mal tourné, de querelles politiques en appétits de promoteurs et de propriétaires. L’élan urbain a été écrasé sous un énorme phallus, une tour construite sur une forteresse capable de résister à l’assaut d’une division blindée.

La passion populaire d’aménager l’espace s’est reportée alors sur un autre objet. L’ouest de l’île, près de l’Hudson, sur plus de quinze blocs le long de la 10e avenue, était défiguré par une balafre noire de plus de deux kilomètres: la ligne surélevée d’un chemin de fer abandonné, destinée autrefois au transport des marchandises quand les quais de l’Hudson étaient un port actif. Il n’en restait qu’un interminable pont suspendu entre les immeubles, crasseux, mangé par une végétation folle et les détritus. L’ogre immobilier n’avait d’yeux que pour cette longue parcelle au juteux rendement promis. Une résistance s’est organisée, pour conserver d’une manière ou d’une autre ce bien commun. Diller Scofidio + Renfro, avec James Corner Field Operations et Piet Oudolf, a été chargé de concevoir et de réaliser ce qui est devenu la High Line, une longue promenade zigzaguant d’étapes en étapes, de places en escaliers, à mi-hauteur des immeubles, plantée d’arbres et d’ouvrages.

Le succès populaire de ce jardin suspendu est tel que la High Line a eu un effet inattendu: les appétits immobiliers qu’on voulait décourager se sont concentrés sur le pourtour de la promenade, en voie maintenant d’embourgeoisement. Cet effet secondaire imprévu (sauf par les promoteurs) a inspiré il y a trois ans à Elizabeth Diller un événement extraordinaire qu’elle décrit comme «une contemplation créative de la gentrification»: le Mile-Long Opera, mille chanteurs en promenade exécutant sur la High Line, comme par défi, une œuvre qu’elle a elle-même produite.

Cette affirmation spectaculaire est bien dans la manière de Liz Diller. C’est une combattante, une femme «qui ne renonce jamais», dit un de ses commanditaires. Ricardo Scofidio, discret, lui laisse ce rôle en avant-garde. A eux deux, puis à quatre partenaires aujourd’hui, ils ont après le Blur collectionné les projets prestigieux, dans le monde, aux Etats-Unis, mais à New York surtout. Il s’agit souvent, comme pour la High Line, d’authentiques créations au service de rénovations. Ils ont ainsi mené à bien la transformation complète du Lincoln Center, ce cœur de la vie culturelle new-yorkaise, dans une lutte constante, dit Elizabeth Diller, avec des intérêts retranchés et allergiques au changement. Ils ont aussi réalisé l’agrandissement du MoMa, le Musée d’art moderne, au milieu d’une polémique intense parce que leur projet sacrifiait le Folk Art Museum, le musée de l’art populaire américain.

Leur intervention dans la ville vient d’être couronnée par ce Hangar, dont Liz Diller est le maître d’œuvre: The Shed, aussi ambitieux et ambigu que la High Line. C’est un très grand centre culturel, sur huit étages, construit en bordure du dernier né des quartiers démesurés de New York, Hudson Yards, édifié sur le nœud ferroviaire du West Side. The Shed prétend amener une multiculture populaire au pied de ces tours qui ruissellent de milliards de dollars. Son dessin en trapèze, sa coque montée sur rail qui permet d’aménager soit une place publique, soit une grande halle de concert, est déjà, deux ans après son ouverture, un élément emblématique du tissu urbain de Manhattan.

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