jazz

Ellington relu à la folie

L’œuvre du Duke n’en finit pas d’intriguer et d’irriguer, par sa modernité, le jazz du 3e millénaire : le pianiste français Benoît Delbecq et la batteuse américaine Terri Lyne Carrington livrent leur vision d’une œuvre en expansion perpétuelle

Genre: JAZZ
Qui ? Benoît Delbecq
Titre: Crescendo In Duke
Chez qui ? (Nato/Disques Office)

Qui ? Terri Lyne Carrington
Titre: Money Jungle
Chez qui ? (Concord/Musikvertrieb)

Quand relire, c’est relier: voilà au fond, ramassé en une formule, l’esprit des deux plongées dans l’œuvre ellingtonienne que viennent de nous offrir à quelques mois d’intervalle les stylistiquement si éloignés Benoît Delbecq et Terri Lyne Carrington. Soit deux projets révélateurs des stratégies déployées par le jazz pour s’approprier, entretenir et diffuser, tout à fait différemment de la musique classique, sa propre histoire. Contournant magistralement l’écueil de la musique de répertoire, ­Delbecq et Carrington osent ce qu’on pourrait appeler la transgression amoureuse: une manière de non-respect des formes figées dans ­lesquelles une musique s’est historiquement coulée, au profit d’une actualisation de ses potentialités, seul moyen d’en réitérer l’élan créateur, et donc de la donner à entendre à un public d’aujourd’hui telle qu’elle émerveillait celui d’hier.

Tordu? Mais non. Prenons, pièce centrale du Crescendo In Duke delbecquien, la Goutelas Suite. Organisé autour du solo de Tony Malaby, «Get with itness», son troisième mouvement, renvoie à de toutes autres références que la version d’origine. Retrouvant le grain si particulier d’Harold ­Ashby, dernière star saxophonistique enrôlée dans la phalange ellingtonienne, Malaby malaxe à sa façon cette sonorité granuleuse jusqu’à donner à entendre le souffle, ou son halo fantomatique, d’Albert Ayler. Tout aussi inattendue, la clarinette basse d’Antonin Tri Hoang se pose, dans «Something», en sœur siamoise d’Eric Dolphy. La Suite s’achève sur un «Having at it» où le saxophone alto du même Hoang s’invente une filiation troublante avec ceux d’Ornette, voire de Steve Coleman. Soit des incursions, discrètes, dans le free et l’après-free, territoires sur lesquels le Duke ne pouvait s’aventurer ouvertement sans lâcher la frange même la plus tolérante de son public. N’empêche: la tranche ultime de l’œuvre d’Ellington, sur laquelle Delbecq se concentre presque exclusivement ici, peut se lire comme une mise en abyme vertigineuse de sa propre modernité, dans une confrontation exigeante avec l’évolution du jazz et une anticipation parfois prophétique de ses métamorphoses les plus actuelles.

Dans un disque à paraître tout prochainement, Terri Lyne Carrington se souvient du choc qu’elle a éprouvé à l’écoute de Money Jungle, œuvre pointue, diversement accueillie, du Duke. Les 50 ans de cette séance-culte lui fournissent le prétexte d’un tribute qui, là non plus, n’a rien à voir avec la visite patrimonialement guidée d’un monument ducal répertorié. Sous-titré Provocative In Blue, son Money Jungle à elle tiendrait plutôt de la flânerie libre à partir d’une cellule souche dont elle recueille les ­retombées possibles à un demi-siècle de distance. A quelques naïvetés près, le résultat convainc par la grâce d’un casting judicieux. S’octroyant assez naturellement, en vertu de son double tempérament rigoureux et imprévisible, le rôle de Max Roach, la batteuse cherche et trouve son complément rythmique en Christian McBride: s’il n’a pas tout à fait, de Mingus, la puissance tellurique (encore que…) ou le génie visionnaire, il le dépasse en dextérité. A Jason Moran, peut-être plus monkien qu’ellingtonien, mais qu’on aurait bien vu dans le rôle, elle a préféré la seule alternative crédible, le sémillant Gerald Clayton. Bingo! et que la fête (re)commence!

1966 Naissance, le 6 juin

1992 Cofondateur du collectif Hask

2009 Reçoit le Fellowship de la Civitella Foundation (New York)

2010 Son disque The Sixth Jump fait partie des «Best 10 discs of pop/jazz 2010» du New York Times

Terri Lyne Carrington

1965 Naissance, le 4 août, à Medford (Massachusetts)

1977 Etudie la batterie avec Alan Dawson

1988 Joue avec Wayne Shorter, puis Stan Getz

2012 The Mosaic Project remporte le Grammy Award du meilleur disque de jazz vocal

Publicité