Portrait

Elodie Bordas, joie sage

Elle joue Suzanne dans «Le Mariage de Figaro», à voir ce jeudi soir à Monthey et ce week-end à Fribourg. Sous ses dehors réservés, la comédienne déménage autant que son personnage

«La charmante fille! Toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d’esprit, d’amour et de délices!» Voilà comment Figaro, héros de Beaumarchais, décrit Suzanne, soubrette qu’il s’apprête à épouser dans la soirée. Sûr que Joan Mompart dirait la même chose d’Elodie Bordas. Le metteur en scène qui incarne lui-même le fameux barbier ne confiait-il pas, récemment, avoir choisi les acteurs du Mariage de Figaro en fonction de leur ressemblance avec leur personnage? De fait, sous ses dehors discrets, presque timides, la comédienne de 37 ans déborde de passion et de tempérament. Beau mélange, en vérité.

Le théâtre est chose vivante. Alors que, lors de la première, à la Comédie de Genève, Le Mariage de Figaro peinait à trouver son élan comique, après trois semaines de jeu, le spectacle bondit désormais entre quiproquos conjugaux et brillantes leçons d’éducation. Une montée en joie qui n’enlève rien à la beauté plastique de cette production et continue à souligner le vibrant discours de l’auteur sur la grandeur des femmes. Ce bonheur de spectateur sera ce jeudi soir au Crochetan, à Monthey, et ce week-end au Théâtre Equilibre, à Fribourg.

Enthousiaste et modeste

Elodie Bordas a les yeux qui brillent et la bouche gourmande. Quand on lui parle de cette création, elle ne peut s’empêcher de jubiler. «On forme une telle famille! Joan est unique dans sa manière de créer la cohésion entre les onze artistes sur le plateau.» Comment? «Le travail débute chaque jour par une salutation au soleil, puis par des jeux, comme celui de l’assassin, qui nous oblige à connaître le nom de chacun. Et aussi, chez Joan, il n’y a pas de grands ou de petits rôles. Tous les comédiens ont leur moment, sont singularisés par un trait de mise en scène, une idée. J’adore cette approche collective du théâtre!»

Enthousiaste, on l’a dit. Et tout sauf suffisante. Ce qui est presque une surprise, étant donné son immense talent. A la manière de Marie Druc, qui joue la comtesse Almaviva, Elodie Bordas fait partie de ces Rolls-Royce du plateau qui peuvent tout jouer avec la même précision et la même maestria. On l’a appréciée chez Marc Liebens, dans une Hélène distante et distinguée. Puis plusieurs fois chez Valentin Rossier, dont la formidable mariée de La Noce chez les petits-bourgeois. Mais c’est son Elvire totalement déglinguée du Dom Juan libertaire de Christian Geffroy Schlittler qui reste comme le grand moment de sa carrière. Dans cette adaptation très libre de Molière, la belle commençait en femme rangée, type Michèle Morgan, pour terminer en foireuse décomplexée, type Jacqueline Maillan. Du grand art!

Famille d’artistes

Dans le rôle de Suzanne aussi, Elodie Bordas réjouit l’assemblée. Elle taquine, grimace, tire la langue aux nobles empêtrés, joue la solidarité féminine avec grâce et inventivité. Tiens, sa voix est plus grave que d’habitude, et elle a comme un voile. Que s’est-il passé? «Je l’ai un peu cassée sur la tournée du Richard III, de Jean Lambert-Wild, une expérience passionnante où je faisais tous les rôles autour du tyran. J’ai dû me faire opérer d’un polype sur les cordes vocales, d’où cette impression que je fume trois paquets par jour…» La voilà à nouveau riant d’un accident de la vie.

J’observe que les metteurs en scène nous cantonnent souvent, consciemment ou non, dans une idée de joliesse. Difficile d’imposer un jeu plus trash, plus gouailleur

A qui cette jeune femme, maman de Harry, 3 ans, doit-elle ce bon tempérament? «A ma famille, très soudée. Nous sommes trois filles, nées de parents fous d’art et de littérature. Une de mes sœurs est diplômée de piano, maintenant elle écrit.» Elodie a grandi au-dessus de Thonon, en France voisine, dans un petit village de 2000 âmes. Sa maman, institutrice et artiste secrète, s’est arrêtée de travailler pour éduquer ses filles et faire le taxi. Elle et son mari, pharmacien, ont toujours soutenu les envies de théâtre d’Elodie. A 7 ans, celle que sa maîtresse qualifiait de «rayon de soleil» a fait ses premiers pas à Genève, dans les cours de Fabienne Guelpa, puis de Maude Coutau.

La scène, pas le bac

Les parents étaient si favorables à son désir de scène qu’à l’âge de 17 ans, la jeune fille a quitté le lycée avant son baccalauréat pour rejoindre la préparatoire du Conservatoire genevois. «C’était avec Richard Vachoux, il fallait être très autonome. Je n’étais pas assez mûre, j’ai un peu dérapé.» Pas découragés, les parents ont entendu parler de la SPAD, l’ancienne Section professionnelle d’art dramatique du canton de Vaud, où ils ont inscrit leur fille. «Là, j’étais plus tenue. J’y ai tout appris. Auprès d’André Steiger, de Martine Paschoud, d’Alain Maratrat, de Marc Liebens et d’Hervé Loichemol.» Elodie doit beaucoup à ce dernier, directeur sortant, ces jours, de la Comédie de Genève. «Jouer à 21 ans dans Cinna, de Corneille, est un cadeau que je n’oublierai jamais. Et ce qui est drôle, c’est que je donnais la réplique à Juan Antonio Crespillo, que j’ai retrouvé dans Le Mariage de Figaro, dans le rôle du comte. J’aime ces boucles au théâtre.»

Tout semble léger aux côtés de cette jeune femme longiligne, à la peau claire et aux yeux noisette. Depuis plus de dix ans, elle partage la vie d’Olivier Yglesias, acteur reconverti dans l’administration de compagnies. A-t-elle connu des situations de harcèlement dans sa carrière? «Oui, une, à 17 ans. Mais sinon, plus que du harcèlement, j’observe que les metteurs en scène nous cantonnent souvent, consciemment ou non, dans une idée de joliesse. Difficile d’imposer un jeu plus trash, plus gouailleur.»

Son rêve? «Retravailler avec les gens qui pratiquent un théâtre inventif, libre, en interaction avec le public. Et, à l’international, collaborer avec le TG Stan, ces Flamands qui jouent comme ils respirent. Ou le Portugais Tiago Rodrigues. Son adaptation de Madame Bovary est un des grands chocs de ma vie.» Figaro parle de gaieté et d’esprit? Il a raison, pour Suzanne, comme pour Elodie.


Le Mariage de Figaro, le 15 mars, Le Crochetan, Monthey; les 17 et 18 mars, Nuithonie-Equilibre, Fribourg.


Profil

Le 1er mai 1981 Naît à Thonon, en France.

1998 Entre à la SPAD, à Lausanne.

2008 Joue Hélène de Troie, sous la direction de Marc Liebens.

2014 Compose une Elvire déglinguée, avec Christian Geffroy Schlittler.

2018 Interprète Suzanne dans Le Mariage de Figaro.

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