CONCERT

Elton John, le glouton rassasié

Des diamants, une collection de tubes et un homme à la maison, Elton John a réalisé tous les rêves de sa jeunesse. A 60 ans, il s'est retrouvé en concert samedi à Vevey, sans autre idée que de dresser l'inventaire de sa réussite.

On les avait avertis. Entre son hélicoptère, son jet privé, l'escorte policière, les plantes exotiques disposées dans sa loge et la bouteille de vin vieux, Elton John n'allait offrir que quelques heures de son temps monarchique à Vevey, samedi. Bien suffisant pour le monde au balcon qu'un concert gratuit au soleil couchant, sur fond de Hodler grandeur nature, devait contenter - il est vrai que ces habitants du bord de la place du Marché n'avaient jusqu'ici de privilège que tous les 25 ans, lors de la Fête des Vignerons. Pas forcément assez pour les 18000 spectateurs payants (de 100 à 400 francs) qui auraient volontiers prolongé une nuit mémorielle. Radio Nostalgie.

Cela fonctionne ainsi, comme une madeleine proustienne imbibée de gros sucre. Depuis quarante ans qu'Elton John s'évertue à donner une succession aux Beatles, il dispense régulièrement des slows de boule à facettes et des funks d'été sur la plage. C'est le génie du bonhomme. Avoir hanté les premiers baisers de deux générations. Et puis leur enterrement de vie de garçon. La naissance de leur premier enfant, du second, et leur divorce. Un artiste populaire, oui, l'Anglais qui a gagné le plus d'argent en chantant depuis Paul McCartney.

Petit prince obèse

Elton est portraituré aujourd'hui comme un petit prince obèse, à la calvitie contrariée, dont le chien pékinois s'appelle Arthur, qui s'est marié avec un garçon très fin nommé David Furnish et possède une collection énorme d'art contemporain et de vêtements cousus à même les plis. Il apparaît, de-ci de-là, en jabot et perruque Louis XIV, en Donald Duck, pour des fêtes qu'on imagine sensationnelles. Ou alors, épleuré, pour les funérailles de ses amis (Lady Diana, Gianni Versace, Luciano Pavarotti). Il lui arrive même d'être très très méchant. Surtout quand il critique Madonna qui demande plein d'argent pour ses concerts en play-back. Elton John, à 60 ans, donne l'image d'une vieille gloire anoblie, légèrement vaine, à l'excentricité lasse.

A Vevey, il entre en sautillant sur une scène trop grande pour lui, avec des écrans géants pas géants du tout et très pixellisés - le tout donne le sentiment d'un bal des débutants. Il est assez sobre, dans sa redingote surpiquée de paillettes à son effigie. Il dit quelque chose en français, genre «je suis content d'être là et j'espère que vous allez aimer mes chansons». Forcément, on va les aimer. On les connaît toutes. Pas de neuf. Juste le récit, presque chronologique, d'une carrière sidérale. A l'époque, en 1967, auprès de son mec et parolier Bernie Taupin, Elton pondait des tubes avec la facilité rigoureuse du musicien qui ne voulait pas finir pianiste de bar, ancien enfant prodige du clavier qui tapotait Chopin à mains nues.

Il disait à qui voulait le croire qu'il ne rêvait que de se marier avec une gentille fille, puisqu'il était bisexuel comme tout le monde, et enfin homosexuel quand il s'est agi pour lui de s'engager dans la lutte contre le sida. Peu à peu, de tous les secrets dans lesquels il avait cadenassé son œuvre, il s'est libéré. Boulimique. Drogué. Gay. Plus le visage public de l'artiste s'approchait de sa vérité, moins ses chansons recelaient de mystère derrière l'aisance pop. Des morceaux comme «Sacrifice», mètre étalon de la ballade sentimentale, trahissent ce relâchement général.

Est-il heureux? De ce point de vue, le concert de Vevey ne révèle rien. Elton John enchaîne les hymnes («Daniel», «Rocket man», «Sorry Seems To Be The Hardest Word», «Candle in the Wind») sans un regard pour ses cinq musiciens. Ni pour son public. Très peu de commentaires. Juste le sentiment qu'il veut en finir. Depuis dix ans, excepté des hommages à ses proches et à lui-même, Elton n'a rien produit de crédible. Mais le patrimoine qui lui permet d'assumer au quotidien ses frais de bouche lui suffira à tenir les trente ans à venir. La jubilation, elle, s'est envolée dès les premières brises, qui d'ailleurs emportent aussi le son des enceintes à Vevey.

Pas vraiment de briquets dressés. Ni de hauts cris. Tout l'attirail du concert de masse fait ici défaut. Elton n'envoûte pas. Il pointe. Et, il faut bien le dire, les quelques milliers de personnes amassées à l'extérieur des basses palissades et qui profitent du concert finissent par se disperser. Au début des années 2000, il avait vendu une vingtaine de ses voitures de collection et un ensemble de meubles anciens et de tableaux, pour «libérer de la place». Cette tournée-inventaire participe peut-être du même besoin. Fourguer une dernière fois son anthologie pour tourner la page. C'est le pire qu'on peut lui souhaiter.

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