A l’aube des années 70, Elvis Presley est soucieux, car l’Amérique va mal. La drogue et la contre-culture bousillent la jeunesse. Le festival de Woodstock a été «une excuse pour se foutre à poil et se rouler dans la boue». Cette chienlit doit cesser. Le 21 décembre 1970, le King s’échappe de Graceland et rejoint par ses propres moyens Washington. S’il abuse de drogues légales (hypotenseurs, somnifères, beurre de cacahuète), le chanteur déteste ces musiciens chevelus qui l’ont fait choir de son piédestal en chantant les paradis artificiels. Il se présente à la Maison-Blanche pour demander à devenir agent des stup’s et dénoncer les collègues qui tirent sur le joint… Il est reçu par Nixon qui voit là une occasion de redorer sa cote.

Cette rencontre improbable occupe une place de choix dans l’imaginaire américain – la photo qui immortalisa l’événement reste le document le plus demandé aux Archives nationales. Elle a déjà inspiré un téléfilm en 1997 (Elvis Meets Nixon, d’Allan Arkush), elle est mentionnée dans un épisode de Vinyl, la série produite par Martin Scorsese. Liza Johnson (Return) revient sur la mythique entrevue des deux titans esquintés, vue comme la confrontation des solitudes qu’induisent la gloire et le pouvoir.

Badge des Narcotics

Comme rien n’a filtré de la conversation qui s’est tenue dans le Bureau ovale, les scénaristes ont toute latitude pour fantasmer. Tel l’éléphant dans un magasin de porcelaine, le King bouscule le protocole en sifflant le soda réservé au président, mais s’accorde avec son hôte dans une même détestation des gauchistes et des camés. Elvis casse du sucre sur les Beatles, fait une démonstration de karaté, offre un Colt 45 à son hôte, explique son plan pour infiltrer les orchestres qui fument de l’herbe. Il ressort de la Maison-Blanche avec son badge des Narcotics.

Rompu à l’exercice du pouvoir et de la roublardise depuis House of Cards, Kevin Spacey hérite logiquement du rôle de Nixon. Brutal, cauteleux, mais presque enfantin, son Tricky Dick est parfait. L’inquiétant Michael Shannon (Take Shelter, Man of Steel) incarne Elvis avec l’ambiguïté requise. L’«entertainer le plus influent de la planète» est un gars simple, déconnecté des réalités, mais doté d’un fond de bon sens paysan. Sa notoriété lui ouvre toutes les portes, le confronte à l’absurdité du monde – ainsi il se retrouve face à un sosie qui croit avoir affaire à un sosie moins réussi. Il est lucide sur son statut: «Je suis devenu un objet, comme une bouteille de coca», confie-t-il à un vieil ami d’enfance. «Les gens ne me voient pas. Ils voient leur premier baiser sur une de mes chansons».

Nixon démissionne en 1974 pour éviter la destitution. Elvis Presley meurt le 16 août 1977, sans doute d’abus médicamenteux.


«Elvis & Nixon», de Liza Johnson (Etats-Unis, 2016), avec Michel Shannon, Kevin Spacey, 1h26.