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Embrasser l’année

L’histoire ne retient pas les réveillons de la Saint-Sylvestre alors qu’il s’agit du moment de l’année où chacun, justement, pense, un peu, au temps

Il est une catégorie de photos historiques qui suscite une émotion particulière: celles où l’on voit des personnalités célèbres ou, plus encore, des inconnus fêter le Nouvel An. «Bonne année 1912!», «Vive 1934!», a-t-on l’impression d’entendre en regardant les visages aux larges sourires ou perdus dans une contemplation quelconque. Tout à leur présent, qui n’est plus, ces hommes, ces femmes nous tendent le miroir de notre propre fugacité. L’histoire ne retient pas les réveillons de la Saint-Sylvestre alors qu’il s’agit du moment de l’année où chacun, justement, pense, un peu, au temps.

Qu’est-ce qui, au fond de soi, fait histoire? Ou, pour le dire autrement, de quoi le temps est-il fait? La collection des événements intimes donne-t-elle une image juste du temps vécu? La somme des événements collectifs parvient-elle à transcrire ce que l’on appelle une époque? Deux catégories de personnes font de ces questions leur pain quotidien: les historiens et les écrivains. Jour après jour, ils découpent le temps, l’étirent ou au contraire le condensent à l’extrême. Chacun, avec ses outils, tente de retrouver le goût de l’instant.

Point de bascule

Il existe des modes, même chez les historiens. En ce moment, une des tendances est de se pencher sur une année précise, par exemple 1913, point de bascule avant la chute dans la Grande Guerre, en essayant le plus possible de se mettre dans la perception du temps des contemporains (1913. Chronique d’un monde disparu, Florian Illies, Ed. Piranha).

David Martens et Bart Van den Bossche ont choisi 1947, le moment où l’Europe sort, encore hagarde et mal nourrie, de six années de guerre. Les deux chercheurs de l’Université de Leuven braquent leur projecteur sur un espace particulier: le monde littéraire européen. 1947. Almanach littéraire (une mine!) entreprend bien une radiographie, une coupe nette dans le flux continu du temps. Et qu’est-ce que l’on voit? Une profusion d’œuvres majeures sont parues pendant ces douze mois: La Peste de Camus, Docteur Faustus de Thomas Mann, Si c’est un homme de Primo Levi, le Journal d’Anne Frank. Cette année-là aussi, Dürrenmatt fait jouer sa première pièce, Beckett écrit son premier livre en français, Italo Calvino fait ses débuts.

Saluer les poètes et les écrivains

Voilà pour les auteurs que l’histoire a retenus. Et puis il y a tous les autres, oubliés dans les plis du temps, qui ressortent à la faveur de cet almanach qui fait loupe. En 1947, ils tenaient le haut du pavé et des pages de journaux. Ils faisaient l’étoffe des jours et puis ils se sont dissous.

Après Noël, tout proche, quand viendra l’heure de lever son verre à l’an neuf, on peut décider de faire loupe aussi sur l’étoffe d’une vie. Et de rire au vertige qui monte, toujours, dans cet exercice. Alors, on saluera les poètes, les écrivains qui justement embrassent les ans pour nous et nous en restituent le goût.


«1947. Almanach littéraire», David Martens, Bart Van den Bossche. Ed. Les Impressions Nouvelles.

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