Des journaux du monde entier se font l’écho des révoltes arabes. Les images se suivent, de Tunisie, du Yémen, d’Algérie et d’Egypte. Se ressemblent-elles? Masses compactes, drapeaux, banderoles et poings levés. Visages masqués par des foulards, pavés à la main, garçons en colère contre policiers-scarabées. Les mises en scène en appellent à la révolution ou à l’émeute. Lecture d’Olivier Beuvelet, professeur à Paris 3-Sorbonne Nouvelle et chercheur au Centre de recherche sur les images et leurs relations.

Le Temps: Comment nos médias représentent-ils les révoltes du monde arabe?

Olivier Beuvelet: Les images, d’abord, ont montré des jeunes hommes sans visage et violents. Prises du côté des policiers, elles évoquaient les émeutes des banlieues françaises. Le traitement a changé à la mi-janvier, avec la fuite du président tunisien Ben Ali. On a alors découvert, ou fait mine de découvrir, une affreuse dictature. On ne pouvait plus être dans le camp du régime. Et les photos sont passées de la violence urbaine à un lyrisme révolutionnaire très positif (voir les images ci-contre). Les voyous sont devenus des héros.

– Le choix iconographique dépend-il uniquement de l’idéologie du journal ou de celle du photographe?

– Dans ce genre d’événements, les photographes sont partout et couvrent tous les points de vue. C’est le choix du journaliste ou du responsable iconographique qui est alors déterminant. Il varie selon le dispositif idéologique, le rapport à un certain lectorat et le choix narratif.

– L’imagerie révolutionnaire est-elle la même dans les pays arabes?

– Je ne me suis pas vraiment penché sur les médias arabes, hormis Al-Jazira, mais c’est une chaîne pro-occidentale et anti-Moubarak, elle a donc les mêmes images que nous. D’une manière générale, il y a peu d’illustrations de ces révoltes dans la région. En Algérie par exemple, les événements tunisiens ont été très peu relayés, de crainte d’une contagion. Il y a beaucoup de censure. Le monde arabe n’est pas une culture de l’image, puisque l’islam interdit certaines représentations. Seul l’Iran connaît une tradition iconographique avec ses miniatures. L’imagerie arabe, dès lors, est souvent appuyée sur celle de l’Occident. Ainsi le V de la victoire, que l’on voit beaucoup en ce moment, est le signe de la Libération.

– On retrouve souvent, dans la presse hexagonale, des visages féminins, des jeunes filles dominant la foule telle Marianne. Est-ce une lecture franco-française de l’actualité?

– Oui évidemment, c’est La Liberté guidant le peuple de Delacroix. Mais l’on peut y voir également Athéna ou Isis. La figure féminine protectrice est présente dans nombre de cultures, elle touche à des éléments assez universels, comme la maternité.

– Beaucoup de banderoles sont rédigées en anglais. Une mise en scène à destination des médias étrangers?

– Sans aucun doute. Certains slogans se sont d’ailleurs retrouvés de la Tunisie en Egypte. Les manifestants savent très bien qu’ils seront vus et peut-être photographiés. Ils savent aussi qu’ils ont besoin du soutien de l’Occident, alors ils se mettent en scène. Une figure est aussi une manière de tenir un propos. La présence du photographe est devenue partie de la manifestation dès les années 1950, et c’est encore plus vrai aujourd’hui avec Internet et la circulation des images via les blogs ou Faceboo k.