Collection époustouflante par le nombre des chefs-d’œuvre qu’elle comporte, la collection Bührle s’apprête à rejoindre le Kunsthaus de Zurich, auquel elle est déjà liée. Liée par divers dons du collectionneur au musée par le passé, notamment celui de l’aile du bâtiment réservée aux expositions temporaires, ainsi que par l’activité de l’entrepreneur et mécène au sein du comité directeur. Intégralement présenté au public dans cette exposition, le dépôt qui devrait intégrer le Kunsthaus dans les années à venir se monte à 180 pièces environ, tableaux, statues religieuses en bois polychrome, ainsi qu’une belle suite de pastels d’Edouard Degas, Mary Cassatt, Odilon Redon.

L’accrochage a ceci de particulier qu’il entraîne le visiteur d’œuvre en œuvre, en suscitant son admiration renouvelée, sans qu’il comprenne très bien la logique de ce parcours. Certes, des ensembles par thème ou par école (la peinture hollandaise, les impressionnistes, des portraits, des images des saisons, l’hiver chez Courbet, les hirondelles chez Manet) sont proposés, des regroupements ont été opérés (vues de Venise par Guardi et Signac), mais dans quel sens se déplace-t-on, au sein de l’histoire de l’art? Les commissaires de l’exposition, Lukas Gloor et Christoph Becker, directeur du Kunsthaus, ont placé aux deux pôles des pièces modernes, de calmes Derain, Vlaminck, d’un côté, les Modigliani, Picasso, Rouault de l’autre, pour remonter dans le temps et en arriver, vers le centre, aux Delacroix, Canaletto, Rubens ou Ruysdael.

L’admiration est aussi suscitée par les noms convoqués, leur nombre, les références qu’ils représentent. Dans le domaine de la peinture française en particulier, puis européenne, on peine à trouver des omissions dans ce vaste panorama. Sans compter que ces noms sont ici associés à des pièces majeures, souvent reproduites pour certaines, «La petite Irène» de Renoir, délicieux portrait de jeune fille qu’Emil Bührle avait acheté directement à son modèle, «Les modistes» de Paul Signac, «Les deux amies» de Toulouse-Lautrec, «La liseuse» de Corot. Il y avait aussi, dans le même registre du portrait en situation, du portrait chargé affectivement et esthétiquement, «Le Garçon au gilet rouge» de Paul Cézanne, mais cette toile, volée avec trois autres œuvres phares en février 2008, n’a jamais été retrouvée.

Les deux tableaux qui, eux, ont réapparu comme par magie peu après le vol, la vision élégiaque et pourtant étrangement tourmentée de «Branches de marronnier» de Van Gogh et les «Coquelicots près de Vétheuil» par Monet, composition étagée où l’huile semble traitée à la manière d’une aquarelle, sont exposés. On redécouvre de la même manière une «Petite danseuse» de Degas, seule sculpture si l’on excepte les statues gothiques qui expriment la dévotion et le recueillement, «L’Italienne» de Picasso, un grand «Nu couché» de Modigliani, des clowns de Rouault, «L’Offrande» de Gauguin. A la date de la réalisation de l’œuvre s’ajoute la mention de l’année de son acquisition par Emil Bührle. Soit, pour la quasi-totalité des pièces montrées, la période allant de 1951 à 1956, date du décès de l’entrepreneur.

Celui-ci, qui était né en 1890 dans le Bade-Wurtemberg, avait certes inauguré sa collection en 1937, mais les années 50 lui avaient vu mettre les bouchées doubles. Sans lésiner sur les moyens, les pièces réunies, à raison de plus d’une centaine par année, notamment les toiles impressionnistes, ayant déjà atteint, à ce moment, des cotes conséquentes. Les dates d’acquisition et surtout la provenance de certains tableaux, durant la Seconde Guerre mondiale ou peu après, constituent un sujet toujours sensible que l’exposition aborde avec prudence, sans en faire l’économie. Une salle de documentation invite à se pencher sur quelques exemples, par le biais de documents originaux provenant des archives de la Fondation Bührle. Certaines pièces, qui avaient dû être restituées par Bührle, furent rachetées par lui-même par la suite. Témoignage parmi d’autres de l’obstination d’un collectionneur.

Van Gogh, Cézanne, Monet. La collection Bührle. Kunsthaus (Heimplatz 1, Zurich, tél. 044/253 84 84). Ma, sa-di 10-18h, me-ve 10-20h. Jusqu’au 16 mai.