«Ein Geschenk», cet Emil. La vie d’Emil est un cadeau. C’est lui qui le dit, le profil hilare, dans le blizzard de la matinée. Ces jours, la Suisse romande est à ses pieds. Des salles en éruption à Lausanne, Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds, Genève. Et des torrents de rires comme dans les années 1970-1980, quand le cabarettiste était une idée de la Suisse à lui tout seul, de ses randonneurs vétilleux, de ses buralistes timbrés, de ses zélateurs de l’abonnement général CFF. Emil Steinberger, 84 ans, vous attend dans un hall d’hôtel, entre le stade de Genève et une gare de marchandises, sourcilleux comme un agent double.

1700 places vendues en 45 minutes

Si vous êtes là, dans cette cafétéria aux airs néo-soviétiques, face au dernier des comiques confédéraux — après la disparition de Dimitri l’été passé – c’est que vous êtes «émilisé». Et que vous voudriez percer le secret de cette verdeur, de cette façon ironique de sonner la retraite, c’est-à-dire d’occuper les avant-postes. Pourquoi cette nouvelle flambée d’ailleurs?

«Je suis quelqu’un qui oublie les anniversaires. J’oublie mon âge, je n’aime pas ça. Mais les médias étaient tellement insistants pour mes 80 ans qu’un matin, dans mon lit, je me suis dit: «Emil, c’est pas possible, c’est presque la fin.» J’ai voulu organiser une petite fête pour dire merci à Lucerne où je suis né. J’ai loué le KKl, la plus grande salle de la ville. J’ai mixé des anciens numéros et des remerciements. L’écho a été incroyable. J’ai décidé d’en faire un spectacle au même endroit. Les 1700 places se sont vendues en 45 minutes. J’ai rejoué et c’était toujours la même folie. J’ai décidé de poursuivre en schwyzerdütsch, puis en français.»

L’impayable caporal Schnyder

C’est ainsi qu’il est redevenu l’impayable caporal Schnyder, chaque soir sous les yeux de la belle Niccel, sa seconde épouse, son habilleuse aussi, son imprésario. Leur histoire est une romance américaine, un mélange de Woody Allen et de Nora Ephron – cette scénariste qui fait bouillonner l’eau de rose. Une jeune Allemande débarque avec sa mère à Manhattan au début des années 1990. Elle s’appelle Niccel, elle s’intéresse au rire et à sa sociologie. Elle rencontre une star helvétique qui cherche à noyer sa célébrité dans le grand bain new-yorkais – Emil y restera six ans. Elle s’en va, ils entretiennent une correspondance, tout ce qu’il y a de plus professionnelle, précise l’acteur. «Puis je lui ai demandé de revenir à Manhattan et je ne l’ai plus laissée repartir.»

Niccel, la fée de l’ombre

Il se pourrait donc que Niccel soit pour quelque chose dans ce retour aux planches. «Elle a tant de talents, sans elle je serais resté à New York.» Il se pourrait aussi qu’il aime ça, tout simplement, cette discipline de saltimbanque qui charpente le jour. «A propos, qu’allez-vous faire aujourd’hui?» «J’ai toute la poste de Nouvel An avec moi, un sac de cartes auxquelles je dois répondre. Puis j’irai voir mon vieil ami, l’historien Alfred Berchtold. Il faudra ensuite rejoindre le théâtre avec Niccel, deux heures avant le spectacle. Après la représentation, je file, je ne bois jamais. A mon âge, il faut être discipliné.»

Emil Steinberger a belle allure. Une élégance de chef de train à l’ancienne – tendance Orient-Express –, le lac Baïkal dans les yeux, quelque chose de carré aussi. Sur les planches, pas question de bégayer, même en français. «Il y a des sketches qui marchent très bien en schwyzerdütsch, mais pas du tout dans votre langue. Alors je les biffe, ce qui s’est produit au Théâtre Boulimie à Lausanne avec «Le huitième conseiller fédéral». Le public ne riait pas.»

«Je m’endors en disant mon texte»

L’âge l’affecte-t-il? Un peu quand même. Il mémorise moins bien. «J’ai du mal à répéter seul, je trouve absurde de faire un numéro comique devant une salle vide. Alors, je répète dans mon lit, couché et je m’endors en disant mon texte.» A cet instant, une locomotive pousse un râle de l’autre côté et vous imaginez les petits matins d’Emil, dans sa maison bâloise, les chutes de sketch qu’il invente au pied du lit, les numéros qu’il improvise pour Niccel, juste avant qu’elle n’aille donner ses cours sur le rire. «Tout part chez moi de l’observation, mais je ne note rien. Je garde les choses qui me frappent dans l’estomac, puis ça remonte.»

On lui demande s’il y a dans sa vie un livre fondateur d’où découlerait une vision du monde. «Non, c’est drôle et terrible, je suis vraiment moi-même, unique, je n’ai pas de modèle.» Son visage est une pâte à modeler la Suisse. «Ce pays est sensationnel, s’emballe-t-il, même si la Poste est devenue insupportable, si elle ne remplit plus sa mission sociale.»

«Ma tête faisait rire mon instituteur»

Au siècle passé, dans une classe lucernoise, un instituteur se lance dans une explication de l’Univers, la Terre, la Lune, le Soleil. Emil ne bronche pas. Mais voici que le prof le met dehors. «Après le cours, je lui ai demandé pourquoi, il m’a dit que ce n’était pas de ma faute, mais que ma tête le faisait rire et qu’il n’arrivait pas à se concentrer.» L’artiste veille sur sa légende. 2017 sera théâtral pour lui. Après, il n’a pas de projets. «C’est «spannend», de ne pas savoir.» Mais il doit vous laisser. Des lettres à écrire. Un spectacle à jouer. «Je reçois beaucoup d’amour, c’est un plaisir total.» Ainsi file Emil, incognito dans le blizzard des villes, chasseur de tics helvétiques. Faiseur de Suisses au fond.


Emil – encore une fois!, tournée suisse, rens.www.emil.ch


Profil

1933: Il naît le 6 janvier à Lucerne

1977: Il fait le bonheur du Cirque Knie

1983: Il triomphe dans «Les Faiseurs de Suisses»

2008: Tourne des spots Rivella

2015: Entame une nouvelle tournée avec «Emil – encore une fois!»