«Le peintre n'a pas besoin de savoir beaucoup, c'est beau si son inspiration le guide de peindre si sûr comme il respire, comme il marche. L'intellect est anti-artistique pour l'homme créateur, l'intelligence peut être un faux ami pour l'artiste.» Quand il écrit cette phrase en 1934, Emil Nolde (1867-1956) a plus de 60 ans. La posture qui consiste à jouer les idiots est assez courante parmi les artistes depuis le XIXe siècle, surtout chez les autodidactes. Emil Nolde est de ceux qui l'ont adoptée avec constance, car il opposait la fulgurance à la lenteur de la réflexion, la puissance des courants intérieurs aux calculs et aux convenances, la quête des sources profondes au respect des traditions.

Emil Nolde est un peintre expressionniste, il en est même le modèle. Il a reçu une formation d'ébéniste et de sculpteur sur bois et n'a pas suivi le cursus académique. Il se mêle aux batailles artistiques du début du XXe siècle mais, quand il est à Berlin, il en ramène des portraits sans complaisance. Dès le début du XXe siècle, il a de la curiosité à l'égard de l'art extra-européen et participe, en 1913-1914, à une expédition à travers la Russie et l'Orient vers la Nouvelle-Guinée d'où il ramène des portraits qui sont en rupture totale avec l'art colonial. Chez lui la curiosité de l'ailleurs s'exerce aussi bien de l'autre côté du monde que dans la culture européenne lorsqu'elle fait surgir la vérité des profondeurs, comme la danse ou la religion dont il tirera certaines de ses plus belles toiles. C'est cet artiste tortueux, malaxeur de pâte picturale, hors-la-loi des couleurs, obligé de forger son propre langage, quêteur de vérité première, que le Grand Palais présente à Paris dans une rétrospective qui ne dissimule pas ses contradictions. Emil Nolde a les pieds enracinés dans la terre du nord, celle de sa naissance allemande pas loin de la Baltique et de la frontière, dans une partie du territoire qui a été attribuée au Danemark après la Première Guerre mondiale, ce qui lui vaut de posséder le passeport danois. Il peint les horizons, les chemins, les jardins (ses parterres de fleurs sont des explosions colorées sans égales). Quand Adolf Hitler parvient au pouvoir, Emil Nolde est célèbre dans toute l'Allemagne et au-delà. Ses œuvres sont présentes dans la plupart des musées de ce qui va devenir le IIIe Reich.

Au début du XXe siècle, il a défendu l'authenticité d'un art allemand dont il faudrait préserver l'intégrité contre les influences étrangères, notamment celle de l'art français. Il adopte à l'égard du nouveau pouvoir l'attitude ambiguë de ceux qui veulent continuer à travailler tranquillement malgré les détours de l'histoire (bien qu'il n'adhère pas au parti nazi). Son 70e anniversaire coïncide avec une entreprise de destruction culturelle sans précédent qui vise à mettre le travail des artistes au service de l'«homme nouveau». Nolde figure en bonne place à Munich, dans l'exposition de 1937, L'art dégénéré. Plus de mille de ses œuvres sont retirées des cimaises des musées du Reich, certaines sont détruites, d'autres sont mises en vente. En 1941, la Chambre de la culture lui enjoint d'arrêter de peindre. La Gestapo s'assure de l'exécution de cette décision et Nolde, ne pouvant acheter de matériel, réalise en cachette quelque 1300 peintures à l'eau de très petit format qu'il appelle les «non-peintures».

Le monde à peine éloigné, il vous saute à la gorge. Impossible de rester à l'écart quand on peint comme Emil Nolde. Le qualifier d'expressionniste ne suffit pas à décrire ses tableaux, car la proximité, la distance raccourcie avec les objets figurés, frappe autant chez lui que la danse des couleurs, la brutalité du dessin et la subjectivité de l'univers pictural. Il défie l'éloignement. Tout, quand il peint, se projette sur le tableau pour se précipiter ensuite dans le regard du spectateur. Sans entraves et sans programme. L'idiotie, finalement, peut devenir une méthode.

Emil Nolde (1867-1956). Galeries nationales du Grand Palais, 75008 Paris. Rens. 00 33 1 44 13 17 17 et http://www.rmn.fr. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 à 20h (jeudi de 10 à 22h). Jusqu'au 19 janvier 2009.