Exposition

Emil Nolde, moderne solitaire

Le Centre Paul Klee consacre son exposition d’hiver au peintre allemand, représentant majeur de l’art moderne à la réputation désormais sulfureuse en raison de ses liens avec le Parti nazi dans les années 1930

La dernière grande rétrospective en date du peintre allemand Emil Nolde (1867–1956), au Städel Museum de Francfort en 2014, a créé une véritable frénésie médiatique, qui s’est focalisée sur un problème unique: le soutien sans faille du peintre au régime national-socialiste. Nolde était un fervent partisan d’Hitler, il adhéra au Parti nazi en 1934 et connaissait personnellement Goebbels. Et il continua à soutenir le régime alors qu’il faisait lui-même l’objet de persécutions, son œuvre picturale ayant été rapidement assimilée à l’art dégénéré.

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Ces faits historiques n’ont pourtant pas été révélés récemment. Sa désormais fameuse lettre à Goebbels, datée de 1938, a été rendue publique dès 1964. Il y protestait contre l’assimilation de sa peinture à l’art dégénéré, et se justifiait en définissant son art comme «allemand, puissant, austère et sincère». Son autobiographie, bien qu’un peu enjolivée, ne cache d’ailleurs rien de ses sympathies politiques.

Si, comme le rappelle Nina Zimmer, directrice du Centre Paul Klee, l’histoire de l’art a longtemps occulté son antisémitisme, ou son soutien sans faille à Hitler, cette polémique en disait manifestement plus long sur l’obsession de notre époque pour la moralisation de l’art que sur l’état de la recherche sur l’artiste. Elle pourrait se résumer à cette unique, et insoluble, question: peut-on apprécier l’art produit par une personne dont on condamne par ailleurs les idées, ou les agissements?

«Peintures non peintes»

La rétrospective organisée par le Centre Paul Klee cherche en quelque sorte à désamorcer le problème en jouant cartes sur table. A l’entrée, un grand texte mural explique d’emblée aux visiteurs qui ne les connaîtraient pas les liens troubles du peintre avec le nazisme. Mais, pour souligner le paradoxe de sa position, celle d’un «dégénéré dégénéré» – comme le nomma le critique Adolf Behn dans un des seuls articles critiques publiés au moment de l’après-guerre –, l’exposition montre également la série des «peintures non peintes», aquarelles de petit format réalisées à partir de la fin des années 1930 alors qu’il est chassé de l’Académie, qu’il lui est interdit de peindre et qu’il n’a plus accès au matériel nécessaire.

De plus en confrontant, notamment à partir d’extraits de leur correspondance, la figure de Nolde à celle de Klee, qui resta son ami jusqu’à sa mort en 1940, l’exposition déplace la perspective vers des questions artistiques, sans sombrer pour autant dans l’amnésie.

Nolde, comme Klee, est une figure solitaire de la modernité. Les liens qu’il a entretenus avec les groupes d’artistes, notamment Die Brücke, sont restés distants. Et comme ce dernier, explique la commissaire Fabienne Eggelhöffer, il a nourri son œuvre d’un rapport au fantastique, à l’exotisme, et au grotesque. Ce sont les fils conducteurs de l’exposition. Le grotesque apparaît très tôt, autour de 1895, quand il entame sa série de vues de montagnes, dans lesquelles des personnages cocasses sont dessinés dans les volumes alpins. Nolde en fera même une série de cartes postales, que l’on peut découvrir dans l’exposition.

Primitivisme idéalisé

L’exotisme apparaît un peu plus tardivement. Entre 1910 et 1913, il étudie des objets provenant de différentes aires culturelles, au Musée ethnologique de Berlin, et commence à les collectionner. Il en tire des motifs qu’il utilisera dans d’étranges natures mortes à partir de 1911. En 1913-1914, l’artiste accompagne une mission scientifique en Nouvelle-Guinée durant laquelle il produit nombre de peintures et d’aquarelles, et qui continue de l’inspirer à son retour.

On ne trouve cependant aucune trace, dans les œuvres de cette époque, d’une quelconque représentation de la colonisation. Comme Gauguin avant lui, Nolde est attiré par un primitivisme complètement idéalisé, un prisme par lequel il envisage aussi sa propre germanitude.

Pour comprendre cette attitude commune par ailleurs à de nombreux artistes modernes, l’exposition met d’autre part en regard ses œuvres avec certaines pièces (masques, poupées…) tirées notamment des collections du Musée ethnographique de Zurich. On comprend ainsi que l’ancrage ethnographique de sa pratique n’intéresse pas l’artiste. Il lui préfère une complète décontextualisation des formes, envisagées dans leur pure dimension esthétique et sensuelle, un principe qu’il applique même à ces portraits réifiants, réalisés pendant son voyage dans les mers du Sud, qui ne laissent apercevoir que les visages de ceux qu’il considère comme des sauvages.

Imagination débordante

Enfin, le fantastique traverse toute l’œuvre, qu’il s’agisse d’images de rêves, ou de fantaisies issues de son imagination. On décèle une influence parfois poussée du symbolisme, comme dans Avant l’aurore (1901), qui rappelle Böcklin ou Füssli. Un nombre important d’œuvres de l’exposition renvoient d’ailleurs par leur titre, ou les situations qu’elles mettent en scène, à une forme d’étrangeté radicale.

Immense coloriste à l’imagination débordante, Nolde a ainsi trouvé dans chacun de ces registres une porte de sortie aux conventions picturales de son époque. Nolde est souvent perçu, d’ailleurs, comme un peintre de la rencontre, tant il a utilisé ce motif: ses natures mortes juxtaposent le vivant et l’inanimé, l’occidental et le primitif, l’humain et l’animal, tandis que les scènes fantastiques qui occupent une vaste part de son corpus confrontent souvent deux personnages que tout semble opposer.

On peut interpréter cette récurrence comme une allégorie, sans cesse répétée, de la confrontation à une forme d’altérité, qu’elle soit culturelle, sexuelle, ou métaphysique. Et ce que montre in fine brillamment cette rétrospective, en rendant ainsi visible son cheminement esthétique, c’est que cette libération progressive des normes de la modernité n’est que l’envers de ses obédiences politiques, et de sa vision fantasmée d’un Autre, forcément sauvage.


«Emil Nolde», Centre Paul Klee, Berne, jusqu’au 3 mars 2019.

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