Chaque pays a son patriarche comique. Les Français ont Guy Bedos. Nous avons Emil. Le premier est un adepte de la gauloiserie politique. Le second est un as de l’ethnologie piquante. Ça dit beaucoup sur les tempéraments de ces deux nations. Emil, c’est le tonton que chaque Helvète porte en soi. A Lausanne jusqu’à samedi, dans un Théâtre Boulimie en ébullition, avant Onex ce lundi, Morges, La Chaux-de-Fonds notamment, Emil Steinberger jubile d’être Emil, tout simplement.

Exécuteur hilarant

L’enfant de Lucerne vient d’avoir 84 ans et il est toujours cet exécuteur hilarant, ce croqueur de suissitude, cet acteur génial capable de suggérer en une fraction de seconde les lacets du Gothard ou l’appartement propre en ordre d’un retraité pervers. Son Emil -Encore une fois! est un florilège juteux, les éclats choisis d’une légende.

Il entre en scène, donc, à reculons, la mine patraque. Il joue le responsable du vestiaire. Et c’est la panique sur les tringles. Des manteaux en déshérence et ce n’est pas la première fois que ça arrive. «Je vais accrocher les manteaux pour que chacun de vous ait quelque chose à prendre.» Il s’éclipse et revient en Emil cette fois, chemise neutre impeccable – son épouse Niccel veille, c’est elle qui officie comme accessoiriste. «Observer est un bon hobby», lance l’humoriste en préambule, comme on confie un secret de fabrique. «Si le spectacle vous ennuie, observez-moi.» On ne s’ennuie pas, mais on suit le conseil.

Une plastique helvetico-hollywoodienne

Qu’est-ce qui fait le charisme d’Emil? Une plastique helvetico-hollywoodienne. Un sourcil en forme de montagne russe. Des yeux bleus comme le lac des Quatre-Cantons au printemps. Un blaze vigoureux comme le Cervin. L’artiste a ce privilège: les années passent, l’élégance persiste comme une seconde peau. Son charisme, c’est aussi une familiarité immédiate, une façon de vous héberger au théâtre comme à la maison. Ecoutez-le rejouer ses sketches fétiches, ceux que ses admirateurs les plus anciens connaissent par cœur, dont ils attendent la ritournelle en salivant.

Le come-back du caporal Schnyder

Celui-ci par exemple. Le caporal Schnyder est chargé d’assurer la permanence du commissariat. Comme il y a trente ans, Emil a le nez plongé dans un roman policier. Comme il y a trente ans, il peste quand le téléphone à grelots fait dring. Comme il y a trente ans, il remballe la malheureuse qui se fait cambrioler, allégée, la pauvre, de ses précieuses toiles. «Un cambrioleur? Comment s’appelle-t-il? Non, nous ne nous déplaçons pas la nuit, on ne voit rien. Mais mettez vos gants, Madame, sinon on pourrait vous arrêter à cause des empreintes.»

Tout ça, il faut l’entendre avec l’accent schwyzerdütsch, cette pâte un peu collante qui d’une phrase fait une aventure. Périmé? Vieillot? Merveilleusement classique, plutôt. A 92 ans, Charles Azvnavour reprend «La Bohème». Emil, lui, renoue avec le caporal Schnyder ou sa fameuse leçon de pilotage avec dans le cockpit un spectateur choisi au hasard. Il se raconte aussi. Dans un flash, c’est sa parenthèse new-yorkaise qui remonte, cette année 1993 où il s’établit à Manhattan en quête d’anonymat. Mais voici qu’une fan l’agrippe à Time Square: «Chéri, regarde qui j’ai attrapé», jette-t-elle à son mari. Il ne ressasse pas seulement son album, il se réinvente en papy un peu dépassé. Excellent, par exemple, ce passage où il dialogue avec un petit-fils imaginaire à qui il pose des questions impossibles. «Quel est le seul Etat où le taux de natalité est nul?» Vous ne trouvez pas, ah, ah, on ne vous dira pas.

Le dernier des monstres sacrés suisses

Un petit classique encore, pour le plaisir? Il revient en champion de la putze. Voyez-le avec son casque anti-bruit orange et son aspirateur en forme de bazooka. Il chasse la feuille morte, sanglé dans un tablier vert. «Celui-là, je le portais il y a cinquante ans, à l’époque de mon cabaret, mais tout le reste est neuf.»

Sur sa chaise, on jouit de cette verdeur. Et on se dit qu’Emil est le seul artiste aujourd’hui à susciter de tels élans à Bâle comme à Genève ou à Romont. Son comique est confédéral. Du moniteur de ski au chef du bureau de poste, de l’accro à l’abonnement général CFF au randonneur aux chaussons douteux, il fait défiler une comédie humaine qui nous ressemble. Tonton Emil est un trésor – national qui plus est.


Emil – Encore une fois!; Genève, salle communale d’Onex, lu 16, me 18 et je 19; Morges, Théâtre de Beausobre, ma 17; La Chaux-de-Fonds, TPR L’Heure Bleue, ve 20; Neuchâtel, Théâtre du Passage, di 22; Sion, Théâtre de Valère, ma 24; Châtel-St-Denis, Univers@alle, ve 27; Romont, Bicubic, sa 28.