Sa spécialité? La musique baroque italienne du XVIIe siècle. Son talent? Celui d’avoir décroché plusieurs Diapasons d’Or et autres récompenses pour ses enregistrements avec l’ensemble I Gemelli qu’il a fondé avec sa femme. Après l’Orfeo de Monteverdi et Soleil noir l’an dernier, voici un nouvel album de duos de ténors, en marge d’un concert donné samedi prochain à l’église Saint-Germain de Genève. Emiliano Gonzalez Toro y dialogue avec l’Américain Zachary Wilder pour le plus grand bonheur de nos oreilles.

Ténor d’origine chilienne formé à Genève, Emiliano Gonzalez Toro chante d’une voix fine, éloquente et charnue à la fois. Il maîtrise les volutes comme l’ornementation vocale, particulièrement codifiée dans la musique du Seicento italien, à la lisière de la Renaissance et de l’ère baroque. Il ose un répertoire pas forcément vendeur, qu’il met en lumière avec son épouse Mathilde Etienne, soprano, comédienne, metteuse en scène et défricheuse de partitions.

Dans l’orbite de Monteverdi

Son nouvel album, A Room of Mirrors, présente des contemporains de Monteverdi, dans l’attente d’autres disques consacrés au maître de Crémone. C’est le fruit de longues recherches musicologiques, à partir d’une cinquantaine de partitions présélectionnées. «On a eu envie de faire un programme avec des professeurs et disciples de Monteverdi, des musiciens qui l’ont touché de près ou de loin, explique ce troubadour épris du XVIIe siècle italien. Monteverdi est une espèce de guide, de parrain, avec des pièces qui se rapprochent étonnamment de sa sphère musicale sur des textes parfois des mêmes poètes, notamment Alessandro Striggio.» Encore fallait-il s’associer à un autre ténor de haut vol. «Zachary Wilder est un collègue que j’aime énormément. Nous avons eu l’occasion de chanter depuis plusieurs années ensemble.»

«Mercato» musical

Vincenzo Calestani, Francesco Turini, Annibale Gregori, Bellerofonte Castaldi: autant de musiciens-compositeurs aux noms obscurs mais aux plumes lumineuses. «Il y avait énormément de talents dans l’Italie du Nord au début du XVIIe siècle. Les cours se procuraient les services des uns et des autres pour augmenter leur prestige, à la manière d’un mercato dans le football.» Les dates d’enregistrement ayant été différées, Emiliano Gonzalez Toro, sa femme et Zachary Wilder ont pu repenser le programme et sélectionner 14 titres pour un enchaînement varié et organique.

«Tout le programme est pensé comme un miroir dans la façon dont les voix se répondent, les parties instrumentées se répondent, et les pièces vis-à-vis de la figure tutélaire de Monteverdi. Tout cela crée des passerelles.» Les voix s’accordent très bien dans une alternance de climats, chacune conservant sa personnalité. «Si on est trop jumeau d’un point de vue vocal, on s’annule d’une certaine façon; mais si on arrive à avoir des différences notables et se compléter pour autant, alors le pari est gagné.»

Instrumentation à réaliser

Avec ce genre de pièces, la part de créativité est supérieure à celle de partitions plus tardives car celles-ci sont lacunaires: «La plupart d’entre elles se résument à deux lignes vocales et à une ligne de basse avec pratiquement rien dessous, détaille le ténor chilien. Une fois qu’on a compris ce que le texte raconte, tout est à faire: le travail de l’instrumentation, l’ornementation. C’est une réflexion collective avec Mathilde Etienne, la claveciniste Violaine Cochard et les autres musiciens d’I Gemelli.»

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Le résultat est frais, sérieux, divertissant, sur des accompagnements pleins de saveur méridionale. Un pur produit maison, donc, qui reflète l’esprit de l’époque comme celui du label Gemelli Factory.

Eglise Saint-Germain, Genève, samedi 26 mars à 18h.

https://www.zacharywilder.com/