Nombre de cinéphiles ont dans leur vie un premier film qui a déterminé leur vocation. Emilie Bujès déroge à ce rite. Elle a beau se creuser la tête, elle ne trouve pas. Née «dans un milieu normal», elle a toutefois très vite été attirée par la culture: «Je ne me suis jamais dit que je voulais devenir vétérinaire.» Adolescente, elle ne ratait aucune Nuit des Césars ou des Oscars, aucune montée des marches à Cannes. Devenir actrice était son rêve. Elle a pris des cours d’art dramatique et fini par demander si elle avait le don. Sa prof ne le pensait pas. «Il y a eu un flottement. J’étais assise dans ma chambre en me demandant si elle avait raison.»

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Elle se décide à étudier l’histoire de l’art à Londres. Mais la capitale britannique est fermée aux non-Européens. Elle se rabat avec un peu d’amertume sur Fribourg, puis achève sa formation à Berlin. L’art contemporain et les vidéos d’artistes qu’elle découvre dans la capitale allemande, la fréquentation quotidienne de la Cinémathèque font d’elle une cinéphile endurcie. Titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’art, elle travaille comme commissaire d’exposition, à Genève ou à Paris, collabore à la Berlinale ou au Lausanne Underground Film & Music Festival, intègre le comité de sélection de Visions du Réel. A la suite de la démission de Luciano Barisone, elle est nommée à la direction artistique du festival nyonnais.

Le communiqué officiel dit qu’elle a présenté un projet «sérieux et rafraîchissant». Elle hausse les épaules: «Sérieux, parce que venant de l’intérieur, je savais dans le détail ce qu’il y avait à faire pour faire avancer le festival. Rafraîchissant, parce que j’assume le fait d'être d’une autre génération, d’un autre sexe et d’une autre culture que mes prédécesseurs.» Jean Perret, qui a inventé Visions du Réel en 1995, et Luciano Barisone, qui lui a succédé dès 2011, venaient du journalisme; Emilie Bujès ressent l’influence fondamentale de ses études d’art et avoue un rapport compliqué à l’écriture.

«La Chine regorge de pépites»

Jean Perret était un grand germanophile; Luciano Barisone était attiré par le sud. Rechignant à toute forme de territorialisation, la nouvelle directrice entend toutefois réinvestir l’Allemagne, dont la culture lui est proche. Elle entend aussi renforcer la représentation de l’Asie, car «la Chine regorge de pépites», et des pays anglo-saxons. Elle partage avec ses précurseurs le refus d’opposer fiction et documentaire pour ne célébrer que le cinéma: «Il faut accepter que le documentaire soit une notion floue, difficile à fixer. Je préfère chercher des films qui travaillent avec ce flou, ces questionnements, ces frictions plutôt ceux qui essaient de faire croire à une pseudo-objectivité.»

Elle réinvente la structure du festival à travers trois nouvelles sections. Burning Lights, qui remplace Regards neufs, se dédie aux nouveaux vocabulaires sans les cantonner dans un espace réservé. Elle cite Marco Müller, ancien directeur des festivals de Locarno ou de Venise, comme modèle de programmateur audacieux, capable de juxtaposer un blockbuster et «un film chinois de cinq heures sans dialogues et en noir et blanc». Elle remplace Premiers Pas par Opening Scenes, consacrée à des œuvres de débutants. Latitudes enfin invite à découvrir un choix de productions actuelles.

Et quand elle ne regarde pas de films, que fait donc Emilie Bujès? Elle s’esclaffe: «Pas grand-chose. Je regarde des films. Je mange du cinéma, tous les jours.» Boulimique, elle absorbe tous les genres, séries télé incluses, sauf les films d’horreur, traumatisée par Thriller, le clip de Michael Jackson vu en cachette quand elle était trop petite. Elle cite même Sharknado, un nanar à la puissance carrée sur une tornade bourrée de requins… Intellectuelle incontestable, Emilie Bujès n’est pas austère ni dogmatique pour autant. L’humour affleure.

Une femme, une première

Elle confesse une «mémoire affreuse – je ne reconnais pas les gens, je ne me souviens pas des noms». Elle entretient un rapport très émotionnel avec les œuvres qui l’ont structurée, comme Dying at Grace, d’Allan King, ou Les autoroutes du Reich, de Hartmut Bitomsky ou encore Day of the Sparrow, de Philip Scheffner. Le souvenir des «films magiques» confine à la synesthésie. Elle se souvient de la place qu’elle occupait le jour de la projection de tel film de Chantal Akerman. Et Stop the Pounding Heart, de Roberto Minervini, «eh bien c’est du velours blanc»…

Pour la première fois, Visions du Réel est dirigé par une femme. «Cela change tout et rien, estime Emilie Bujès. Je refuse de penser que les femmes font comme ci et les hommes comme ça. Mais il y a évidemment des gestes symboliques.» Ainsi, pour la première fois, une femme, Claire Simon, est sacrée Maître du Réel. «Maître du Réel – et non maîtresse», s’amuse la directrice en faisant claquer en l’air le fouet imaginaire d’une domina disciplinant la réalité et son reflet cinématographique. Par ailleurs, le comité de sélection est majoritairement féminin. Reste la question importante de la parité dans le quota de films féminins. Sur le tableau des films sélectionnés, à côté de la colonne des pays d’origine s’est ajoutée celle du genre des auteurs. «Mais je ne prendrais jamais le film d’une femme s’il est moins bien que celui d’un homme. Ce serait dégradant pour tout le monde.»


Profil

1980 Naissance à Bourg-Saint-Maurice, en Savoie

2002 Etudes d’histoire de l’art et activités à Berlin

2012 Membre du comité de sélection de Visions du Réel

2014 Swiss Award pour ses activités de programmation

2018 Dirige sa première édition de Visions du Réel