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L’amour à mort telle qu’Emily Brontë la rêve dans «Les Hauts de Hurlevent».
© Isabelle Meister

Spectacle

Emily Brontë et ses baisers saignants enfièvrent à Genève

La Genevoise Camille Giacobino offre au Théâtre du Grütli une adaptation intense et joueuse des «Hauts de Hurlevent», ce mausolée aux amants

En voiture, Emily! Au Théâtre du Grütli à Genève, un coupé british années sixties vous fait de l’œil. A son bord, une demoiselle au tailleur crème – Léonie Keller – fonce avec une imprudence qui l’honore, escortée par la voix embrumée de Gérard Manset. Mais elle perd la maîtrise de son bolide. Sortie de route, cri d’orfraie, panique. Et entrée fracassante dans «Les Hauts de Hurlevent», ce roman tout en crocs et en baisers saignants signé Emily Brontë, demoiselle tourmentée qui avait faim de tout. La metteuse en scène genevoise Camille Giacobino épouse cette maladie d’amour. La fièvre est contagieuse.

Manoir hanté

Réussite que ces «Hauts de Hurlevent» qui embaume le Yorkshire à la mode de 1840? Et comment! La voyageuse débarque donc dans un manoir qu’on ne recommanderait pas même à son pire ennemi. Elle tombe sur le dénommé Hindley (Guillaume Prin, enténébré comme il faut), un hobereau ravagé qui impose sa loi à Heathcliff (Raphaël Vachoux), son frère adoptif et à Catherine (Clémence Mermet), sa soeur. Ces deux se vampirisent au coin du jour, guettés par ce tordu d’Hindley. Est-ce la tentation de la convention, d’une vie rangée? Catherine épouse Edgar Linton (Cédric Dorier), jeune tête bien faite, petite fortune raisonnable.

Kidnappé par le démon de la fiction

Et la conductrice infortunée, votre double, spectateur-lecteur? Elle est kidnappée par le démon de la fiction, projetée dans le rôle Isabelle, la soeur d’Edgar. Bientôt, elle aura elle aussi Heathcliff dans la peau, pis, elle l’épousera, vous imaginez le pandémonium sentimental. Le talent de Camille Giacobino n’est pas seulement alors d’avoir inventé sa clairière dans le récit touffu d’Emily Brontë, secondée par sa dramaturge Christine Laure Hirsig. Il est d’avoir trouvé la forme qui convient, c’est-à-dire l’espace.

Le grain de sel de l’ironie

Sur la scène mangée par la tourbe, la bête peut surgir de partout, de la baignoire à main droite, où Catherine épanchera son spleen, des portes du fond béantes, de la passerelle métallique du théâtre. On glisse ainsi, comme aspiré, de la lande infernale où sévit Heathcliff, qui a fini par éliminer Hindley, à la Grange aux merles, le domaine d’Edgar. On s’égarerait peut-être si Camille Figuereo n’excellait pas en narratrice rouée et enjouée. Etouffant alors, cet étau romantique?

Oui et non. Camille Giacobino est adepte du pas de côté. Ainsi la progéniture d’Heathcliff et d’Isabelle, d’Edgar et de Catherine dans la seconde partie du spectacle. Ces adolescents pataugent dans la débilité. Emily Brontë suggère certes leur fragilité, pas leur ridicule. La metteuse en scène, elle, opte pour l’ironie, histoire de suggérer l’immaturité d’un monde, histoire encore de désamorcer l’emphase de l’époque.

Le diable au corps

Mais si tout cela prend aussi bien, c’est que les acteurs brûlent d’une même intelligence de jeu. Le diable est dans le corps, tout est là. Voyez Clémence Mermet dans la peau de Catherine, elle serpente, liquide jusqu’à l’ivresse, effilée sur la pente de la fatalité qui est celle de son désir. Voyez aussi Léonie Keller, cette Isabelle blessée par le miroir aux illusions. Et puis il y a Camille Figuereo, merveilleuse de précision et de liberté en nourrice et en accoucheuse d’histoire. C’est l’eau forte de sa voix qui débroussaille l’intrigue.

Au bout de tout, trois rescapés glissent leur deuil dans la Triumph décapotable. Ses phares papillotent. Au milieu des herbes folles, le mausolée aux amants se rit encore du ciel des bien-pensants. Dans sa chambrette, Emily Brontë était un brasier. Son Heathcliff est monstrueux, mais pas moins que le grand corps social et familial qui l’a engendré. La voiture pétarade. Le transport a bien eu lieu. Au volant, Camille Giacobino et sa bande sont les champions des bordures. Leur conduite est bravache. On embarque.


Les Hauts de Hurlevent, Genève, Théâtre du Grütli, jusqu’au 14 mai; rens.: http://www.grutli.ch/

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