Chanson. Emily Loizeau. L'Autre Bout du monde(Fargo/Irascible)

L'Autre Bout du monde est un album écartelé. Entre chanson francophone et folk-pop anglophone, entre intimisme et excentricité, douces mélancolies et légèreté quasi-candide, humour vachard et humeurs noires. Comme son auteure, Emily Loizeau, de mère anglaise et de père vendéen, le cœur des premières chansons enregistrées par cette touchante chanteuse et pianiste classique de formation balance entre deux mondes. La langue des interprétations aussi, puisque français et anglais s'enfourchent.

Certains y décèleront ainsi quelque chose de Jeanne Cherhal dans ses manières espiègles derrière le piano et sa voix parfois enfantine, d'autres y entendront davantage le songwriting seventies et pop d'un Randy Newman, des accents folk-rock plus âpres façon Dylan, des airs cabossés que chérit Tom Waits, du jazz alangui ou encore le lyrisme feutré de la scène folk nord-américaine. Emily Loizeau, son Autre Bout du monde c'est sans doute tout cela à la fois, mais sans mimétisme particulier.

Première signature francophone de l'excellent label français Fargo (Andrew Bird, Oranger, Lauren Hoffman, Neal Casal…), elle débarque en tout cas en chanson avec ce que bien d'autres n'ont pas dans leur bagage: un univers, des climats. Pourtant, la précoce pianiste qu'elle a été a pris des chemins de traverse avant d'enfin oser libérer son écriture il y a cinq ans: un détour par le théâtre en tant qu'assistante de mise en scène, des études de philosophie, une école de théâtre londonienne et soudain la naissance d'un premier titre en français, «Balthazar». Celui-ci ne figure d'ailleurs pas sur cet Autre Bout du monde s'achevant par un air pianistique triste qui pourrait avoir été emprunté à Kurt Weill.

Né dans son appartement parisien de Belleville, le répertoire de Loizeau séduit encore par sa palette de nuances, d'ambiances. Tant sonores que vocales. De comptines drôles en mélodies graves, de la féerie d'une boîte à musique qu'offre un piano apprêté à des arrangements de cordes soignés, d'un filet de voix mutin à la raucité des timbres, L'Autre Bout du monde voit Emily changer habilement et élégamment de registre. A cette valse de couleurs viennent se greffer une poignée d'invités de marque qui soulignent plus avant ses doubles racines. Ainsi d'Andrew Bird, zélé violoniste et homme-orchestre de Chicago, qui s'immisce dans un joli français imparfait sur le chagrin et idéaliste «Londown Town» que n'aurait pas renié Divine Comedy. Ainsi de l'éclectique et atypique Franck Monnet, Parisien de la bande à M qui coréalise le disque et joue les partenaires éternels de Loizeau sur un «Jasseron» en forme de cadeau d'anniversaire d'une absurdité funèbre. Ainsi encore de Manu, Mali, et Guizmo de Tryo qui font un saut sur la fable guillerette ou le bestiaire poétique qu'est «Voilà pourquoi». A cette facette plutôt badine s'ajoutent des jeux multiples de séduction et un brin de sexualité («Jalouse», «Leaving You» et «Boby chéri») ou une drôle d'indécision dans un restaurant chinois («Je ne sais pas choisir») qui l'air de rien en dit long sur les doutes passés, les tourments traversés par Emily Loizeau. Et quand la gravité s'en mêle pleinement, au diapason du dépouillement sonore, la chanteuse touche profondément. Le décès de son père lui inspire le lacrymal «I'M Alive»; la litanie de souvenirs douloureux génère «Sur la route» et le pluvieux «Comment dire». Alors que «L'Age d'or» et sa bande-son en noir et blanc scellent cet album à deux visages par une mélancolie volontariste.