Dans la chanson «The Real Slim Shady», Eminem était pourtant clair: «Tu penses que je me préoccupe des Grammy?» Dans sa courte carrière d'incontinent de la grossièreté, le lutin hip-hop a toujours fustigé les cérémonies consensuelles, la chaîne MTV et les rassemblements du show-business. Et pourtant. Hier, à Los Angeles, la 43e grand-messe annuelle des Grammy Awards a décerné trois prix au rappeur haineux: celui du meilleur album rap pour son disque The Marshall Mathers LP, de la meilleure interprétation rap en solo avec la chanson «The Real Slim Shady» et du meilleur duo rap avec son producteur Dr Dre. Eminem manquait donc la récompense du meilleur album de l'année, décernée au vétéran Steely Dan. Choix plus politiquement correct.

Humour noir?

Mais Eminem, que l'on qualifiait hier encore d'homophobe, misogyne et violent, n'est définitivement plus une icône satanique. Avant la cérémonie déjà, certaines gloires de la pop défendaient le rappeur, au centre d'une controverse hors du commun. Elton John, d'abord: «De mon point de vue, Eminem mérite l'album de l'année. Nous vivons à une époque politiquement correcte où vous ne pouvez pas dire ceci ou cela. Eminem fait appel à mon sens de l'humour noir britannique.» Madonna, ensuite: «Dieu merci, il est rebelle et mal élevé. Je vote pour lui.»

Clou du spectacle, pendant la cérémonie: Eminem, pourfendeur de la cause homosexuelle, chantait en duo avec un Elton John, gay revendiqué, paré d'un costume jaune à pois roses. A la fin de la chanson, les deux artistes se sont serrés dans les bras. En recevant son prix de meilleur album rap, Eminem a également tenu à remercier «tous les gens qui ont pu voir, au-delà de la controverse, l'album pour ce qu'il est et pour ce qu'il n'est pas.»

Phrase ô combien sybilline. Elle montre sans doute que Eminem, ex-provocateur, n'est pas le scandeur anarchiste qu'il prétendait. Devant les sirènes de la gloire planétaire, le chanteur n'a pas hésité une seconde. Le monde avait fait de lui un affranchi, il vient de prouver que sa révolte n'était que de façade. Mais l'angoisse persiste. Celle liée à un marché musical où les figures subversives ne seraient que des pantins manipulés. Lorsque, hier, le masque d'Eminem est tombé, c'est une illusion que l'on perdait.