Trois écrans géants devant une foule en survêtement. Près de dix-sept mille personnes, mardi soir, pour entendre chanter le nouveau visage pâle glorieux de la scène rap américaine. Le colossal antre parisien de Bercy a rarement connu une telle affluence. Court-métrage d'horreur, angoisse de circonstance. Deux gars pénètrent par effraction chez Slim Shady, avatar ultra-violent du rappeur Eminem. En caméra subjective, les intrus arpentent les escaliers. Sur les murs ensanglantés, on déchiffre peu à peu, au milieu de signes cabalistiques: «I kill you.» Massacreur à la tronçonneuse, façon série Z, Eminem/Shady se jette sur le cameraman, pris sur le fait. Flagrant délire.

Dans ce vacarme de moteur et de hurlements, la star débarque sur scène, masque de jardinier névropathe au visage. «My name is», l'hymne identitaire d'Eminem, retentit. Joie hystérique des spectateurs, traités aussi sec de «motherfuckers» par un Eminem fidèle à sa légende.

L'unique concert en France du rappeur américain: un événement d'abord musical. Après avoir fait sensation en 1999 avec un premier album (The Slim Shady LP), vendu plusieurs millions de fois, le blondinet ordurier a repris les mêmes recettes l'année dernière pour un second album intitulé The Marshall Mathers LP. Au total: plus de douze millions d'albums écoulés pour un artiste qui se voyait il y a peu encore comme un raté. Produit par le génie du rap Dr. Dre, le son d'Eminem devient en quelques mois une référence dans le rap international. Et parvient à conquérir tous les publics. Rarement un artiste n'avait vu la même semaine sa tête en couverture de Bravo, d'OK! et des Inrockuptibles. A 26 ans, Eminem a réussi l'exploit de rassembler les ados fans de Britney Spears et les amateurs de rap pointus.

Dans la salle parisienne, de nombreux parents chaperonnent leur progéniture. Les plus jeunes n'ont pas dix ans. La grande majorité du public en a sans doute moins de vingt. Ils ânonnent les textes les plus gore, souvent sans savoir de quoi ils parlent. Entre chaque chanson, le rappeur interpelle la foule: «Salut Paris. J'ai une question à vous poser. Qui parmi vous est accro à la drogue? J'aime bien me sentir comme à la maison. Alors je veux savoir qui, ici, peut être mon ami.» Devant Eminem jouant au prédicateur satanique, les spectateurs lèvent les bras. «Voici une pilule. Vous aimez les pilules?» Clameur approbatrice. Eminem avale le cachet qu'il veut faire passer pour de l'ecstasy.

La foule scrute chaque provocation, les escompte. Eminem doit sa sulfureuse réputation et une agitation médiatique hors du commun à quelques écarts de langage savamment calculés. Au travers de ses textes, on comprend sans peine que selon lui, le monde entier est composé d'enculés et que les femmes seraient des bitches (salopes). Eminem assène son credo avec virulence: la haine et la baise. Le programme de l'antihéros hurlant tient en ces deux pôles qui alimentent ses textes, écrits à la machette et au godemiché.

Si les injonctions homophobes et misogynes d'Eminem choquent l'Amérique puritaine, à Paris, il ne reste de cette subversion plus qu'une marionnette désarticulée ou un post-ado braillard, bien amusé de ses propres injures et de ses mises en scène fumeuses. Eminem assis sur une chaise électrique se faisant brûler le crâne. Eminem stigmatisant sa propre mère, accusée d'être une alcoolique. Eminem exigeant de toutes les femmes présentes qu'elles viennent le sucer sur le champ. Le défilé assommant de ces petites dramaturgies semble électriser les spectateurs.

Il suffit d'une mesure: lorsque Bercy reconnaît «Stan», chanson tragique du dernier album où Eminem parle de son enfance d'Oliver Twist contemporain, tous les briquets s'allument. Les groupes de jeunes banlieusards, les plus hardis la minute précédente pour répondre aux violences verbales du rappeur blanc, semblent comme bercés par le tempo lent et la voix acide. Des «Je t'aime» brisent la foule. La réponse ne se fait pas attendre: «Je vous aime aussi, bande de motherfuckers.»