Dans le sillage de la Journée des droits des femmes, le Grand Théâtre ne pouvait rêver meilleure occasion de se joindre au mouvement du mois. Deux femmes seront aux commandes scéniques du diptyque d’opéras formé de I Pagliacci et Cavalleria rusticana. Si le hasard du calendrier fait bien les choses, la volonté de confier ces ouvrages à deux importantes figures féminines du théâtre italien constitue un choix fort.

La grande Emma Dante apporte à Genève sa vision de l’œuvre de Pietro Mascagni, révélée à Bologne en 2015. Et Serena Sinigaglia, qui signa ici un Giasione jubilatoire, vient prendre en main l’ouvrage de Ruggero Leoncavallo. Les régisseuses transalpines partagent ainsi la scène dans deux spectacles qu’elles ont définis sur une ligne commune: le destin des femmes.

Le Temps: Vous avez toujours investi seules les plateaux. Comment avez-vous répondu à l’invitation genevoise d’un duo scénique?

Emma Dante: Avec beaucoup d’intérêt et de joie. Je connais Serena depuis qu’elle a 20 ans, bien que nous n’ayons pas véritablement travaillé ensemble. Je n’aurais jamais pu partager la scène avec quelqu’un dont je ne respecte pas le travail, ou dont je ne comprend pas la vision et une forme de sensibilité. Je me réjouis de découvrir son travail.

Serena Sinigaglia: C’est une idée enthousiasmante. Contrairement à Emma, je connais son spectacle qui existe déjà, alors que le mien est une création. Je me suis inspirée de son univers et j’ai voulu créer une relation entre ces opéras pour faire comprendre pourquoi ils sont programmés ensemble, à part la justification de leur petite dimension, leur territorialité, leur style ou la proximité de leur création.

Vous venez du théâtre de prose. Comment la musique est-elle entrée dans votre vie?

E. D.: Dans ma famille, ni la musique ni le théâtre ne faisaient partie de notre univers. Mon premier contact musical s’est fait à l’école. Ça a été une rencontre puissante, car il y avait un vide profond en moi. Au théâtre, je travaille d’ailleurs sur une musique qui m’inspire à l’origine. Je lui fais insuffler le rythme, le mouvement, l’ambiance. Je construis la pièce sur les notes en articulant leurs lignes. Quand tout est en place, j’enlève la musique. Les acteurs y ont imprimé leur jeu. Ils gardent la mémoire, dans leur tête et dans leur corps, de ce déroulement sonore. La musicalité des gestes est un moteur essentiel pour moi.

A l’opéra, la relation musicale avec le texte est intrinsèque. Les notes portent naturellement l’émotion très haut. Et dans Cavalleria rusticana, la partition est d’une intensité inouïe.

S. S.: J’ai toujours adoré toutes les musiques. Mais c’est à 24 ans que j’ai abordé l’opéra. C’était pour Falstaff au Théâtre social de Côme, dans un spectacle pour enfants. Depuis, j’y suis toujours revenue. Pour moi, la prose est plus complexe à rendre que le lyrique. Avec les mots, il faut tout créer pour donner vie aux œuvres. Et les paroles sont fragiles. La musique, elle, représente une force qui emporte tout. On peut toujours fermer les yeux et se laisser embarquer si une mise en scène est mauvaise. Pas au théâtre…

Quelle histoire raconte pour vous l’œuvre que vous mettez en scène?

E. D.: Il s’agit des femmes subissant la loi masculine. Dans Cavalleria rusticana, Santuzza est trahie, victime de l’égoïsme amoureux de Turiddu. Elle se sent maudite. Elle se venge, dans sa folie passionnelle, par le biais d’un autre homme jaloux. Même si ça la terrorise, elle sait parfaitement qu’Alfio tuera le traître. Quant à Mamma Lucia, elle perd son fils dans un duel. Historiquement, politiquement, religieusement et socialement, les femmes sont empêchées d’incarner une figure symbolique, spirituelle ou dominante. Elles sont cantonnées dans les rôles de Mater dolorosa et d’héroïnes sacrifiées ou folles. Elles subissent. Avez-vous déjà imaginé que le Christ puisse être une femme?

S. S.: Pour moi, Pagliacci pose un regard profond sur la figure féminine. Sur son manque de liberté et d’égalité, sur la violence faite à son genre. J’ai particulièrement voulu mettre l’accent, au grand final, sur l’insondable solitude de la femme. Je fais sortir tout le monde, chœur, figurants, chanteurs et elle reste immensément seule, abandonnée à son destin tragique.

Comment avez-vous traité votre sujet?

E. D.: Il ne s’agit pas pour moi de rendre le folklore de l’œuvre, à travers l’imagerie sicilienne, le délit d’honneur et les femmes traitées comme des objets. Mais de traduire les sentiments exprimés par la musique, les émotions qui animent les personnages, l’universalité de l’humanité dans son rapport à l’amour, la jalousie, la haine, l’angoisse ou l’abandon. Il n’y a rien de local là-dedans.

Le décor est très épuré, avec beaucoup de vide et de nuit. L’action se déroulant à Pâques dans une société très croyante, j’ai préféré «ouvrir» l’église sur une place publique plutôt que de faire entrer les gens dans le lieu de culte. Cette histoire concerne tout le monde et se débat dans la rue. Il y a une présence religieuse à la fois forte et infusée, à la Pasolini.

S. S.: J’ai réalisé une sorte de négatif photographique de Cavalleria, comme le revers d’une médaille. Emma fait évoluer son spectacle dans l’obscurité, le sacré, la tragédie antique. J’ai voulu un Pagliacci profane, lumineux, chaotique et coloré. Qu’il s’enchaîne sans rupture, avec un démontage et une transformation à vue du décor précédent.

Il me fallait raconter une seule histoire de deux façons différentes. Le même chanteur incarne Alfio et Tonio. Il endosse successivement les deux costumes de chaque spectacle, et porte ses propres habits dans la transition du prologue de Pagliacci. C’est un moyen de passer du théâtre à la réalité, avant de revenir à la fiction. Ce geste unifié fonctionne comme un révélateur du mécanisme vériste.


Opéra des Nations les 17, 19, 21, 23, 25, 27 et 29 mars. Rens.: 022 322 50 50.