Avant de devenir écrivain, Emmanuel Carrère a démarré sa carrière comme critique de cinéma. A 20 ans, il commence à collaborer avec la prestigieuse revue Positif, puis devient un collaborateur régulier de Télérama. «Je me souviens que j’étais parvenu à leur vendre l’idée de parler de petits films d’épouvante, ce qui n’était pas dans leur ligne à l’époque, et on me passait gentiment ce caprice, nous racontait-il en 2018 lorsqu’il était venu siéger au sein du jury international du Locarno Film Festival. C’était un journal très sympathique, une époque bénie où la presse écrite avait de l’argent, on pouvait faire de grands reportages…»

Rencontre à Locarno: Emmanuel Carrère dans le royaume du 7e art

A Nyon, le Français a reçu mardi après-midi le prix d’honneur du festival Visions du Réel, qui lui a également offert une carte blanche. L’occasion pour la directrice de la manifestation vaudoise, Emilie Bujès, d’insister sur la manière dont il s’est lancé dans «une quête du romanesque dans le réel», qui se déploie notamment dans des récits partant d’une réalité qu’il va ensuite tordre à l’aune de sa propre biographie, comme dans L’Adversaire, Un Roman russe, Limonov, Le Royaume ou récemment Yoga.

Voyages à Kotelnitch

Au cours d’une master class foisonnante animée par le critique Emmanuel Chicon et Lionel Baier, cinéaste et responsable du département cinéma de l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne), Emmanuel Carrère est notamment revenu sur Retour à Kotelnitch, documentaire tourné dans la ville éponyme – située à quelque 700 kilomètres au nord-est de Moscou – et qui, en 2003, marquait son entrée en cinéma: «Je suis très attaché à ce film, les gens qu’on y voit me touchent énormément.» C’est après avoir réalisé à Koltenitch un reportage pour l’émission Envoyé spécial, consacré à un soldat hongrois disparu retrouvé cinquante ans plus tard dans un asile psychiatrique, qu’il a eu envie de revenir tourner dans une province «déprimante à la Tchekhov».

Grâce au soutien de la productrice Anne-Dominique Toussaint, Emmanuel Carrère a pu retourner à Kotelnitch sans véritable point d’accroche: «Elle a accepté ce projet fragile d’aller filmer ce qui se passe dans une petite ville russe, à supposer qu’il se passe quelque chose… Et au début, il ne se passait rien.» Après un mois et demi, il rentre à Paris et s’attelle au montage d’un film dont il ignore la forme qu’il pourrait prendre. Et là, le réel le rattrape soudainement: il apprend l’assassinat sauvage d’une jeune femme qu’il avait engagée comme interprète et longuement filmée, sentant bien qu’elle pourrait devenir un personnage intéressant. A l’occasion du 40e jour de deuil, le voici qui repart alors à Kotelnitch auprès de la famille de la défunte, dont le jeune fils a lui aussi été tué. «Nous avons passé quatre jours ivres morts et ça se voit, avoue-t-il. J’ai découvert au montage ce qu’il s’était réellement passé… Ce que j’aime, dans le documentaire, c’est de pouvoir aller dans une direction qu’on n’avait pas prévue.»

Narrateur envahissant

Le Français a également évoqué Limonov, imposant récit consacré en 2011 au fondateur du Parti national-bolchevique, écrivain sulfureux et dissident encombrant. «Ce que je trouve beau, chez Edouard Limonov, c’est que malgré tout ce qu’il y a de répréhensible chez lui, il a toujours suivi son rêve d’enfant de mener une vie de héros. On peut lui refuser beaucoup de choses, mais pas son courage. Sa trajectoire était pour moi une façon un peu biaisée de raconter la fin du communisme. Limonov, c’est une espèce de Forrest Gump, il a été partout comme une espèce de figurant alors qu’il aurait voulu être un personnage historique de premier plan, un grand chef d’Etat et un grand écrivain.»

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Dans le livre, Emmanuel Carrère parle aussi de lui. Il se définit comme «un narrateur envahissant», admet volontiers qu’on peut y déceler «un petit autoportrait en creux, un peu ironique. Je me vois à travers les yeux de Limonov comme un petit-bourgeois politiquement correct. Il m’a avoué, un jour, que je représente tout ce qu’il déteste et que s’il était au pouvoir, il me ferait fusiller. Pour lui, j’étais l’incarnation de la couille molle occidentale pleine de bons sentiments et vertueusement démocrate.»

Quatre motivations

A l’adolescence, la découverte de l’œuvre de Philip K. Dick fut pour Emmanuel Carrère déterminante. Ses livres ne l’ont jamais lâché, à tel point qu’il en reconnaît des traces dans de nombreux films, comme The Truman Show, eXistenZ, Eternal Sunshine of the Spotless Mind et surtout Matrix. S’il a pu un temps être choqué par le fait que des scénaristes ne disent pas s’inspirer ouvertement de Dick, il a depuis cessé de s’offusquer. Et de citer Baudelaire: «Le génie, c’est de créer un poncif.» Le simple fait qu’on reconnaisse la patte de Philip K. Dick dans d’innombrables récits fantastiques ou uchroniques valide son importance: «Le monde dans lequel nous vivons est un roman de Dick.»

Sur son dernier livre: L’impossible posture de «Yoga»

Pourquoi écrire? Sur cette question essentielle, le Français aime citer un article de George Orwell, qui a dressé la liste de quatre motivations: «La première, c’est la vanité, le désir d’être reconnu. La deuxième, c’est l’amour du travail bien fait, le goût de bidouiller des phrases, d’exercer au mieux son art. La troisième, c’est la visée politique, le désir de dénoncer des injustices, de changer le monde. Et la dernière, la plus difficile à expliquer, c’est la visée historique, comment essayer d’avoir les vues les plus larges possible, essayer de sortir au maximum de ses conditionnements sociaux et intellectuels – de penser hors de la boîte, comme disent les Anglo-Saxons. Je pense que si chez Orwell la visée politique est centrale, il a oublié la pulsion autobiographique, l’envie de dire qui on est. Dans mon cas, je vois très bien comment ces quatre motivations sont réparties: la part de narcissisme est très importante, le goût du travail bien fait aussi, je ne ménage pas ma peine. La visée politique, je dois bien l’avouer, est par contre assez faible. Et pour avoir une version upgradée de moi, il faudrait que je pense plus hors de la boîte.»

Récit d’un procès gigantesque

A la suite de Retour à Kotelnitch, Emmanuel Carrère a réalisé en 2005 La Moustache, adaptation d’un de ses cinq romans. Avant la pandémie, il a tourné son troisième film, Le Quai de Ouistreham, d’après un récit de la journaliste Florence Aubenas, qui attend une date de sortie en fonction de l’évolution de la situation sanitaire. Pour l’heure, il aspire à ne rien faire. Car à partir de septembre, il devrait s’atteler pour son prochain livre à une vaste tâche: suivre le procès des attentats parisiens de novembre 2013. «Je postule que ce sera un événement qui va pouvoir se raconter au jour le jour, sans que cela soit un essai sur le djihadisme. Il n’y a pas un grand enjeu pénal, mais ce sera un procès gigantesque dont on sait qu’il va durer huit ou neuf mois, avec 1800 parties civiles et 350 avocats, un quartier de la ville bloquée. Ce sera un marathon psychiquement éprouvant.»