Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Emmanuel Carrère à Locarno, le 1er août 2018.
© Alexandra Wey / Keystone

Locarno Festival

Emmanuel Carrère dans le royaume du 7e art

L'écrivain, scénariste et réalisateur français, qui a commencé sa carrière comme critique, est membre du jury de Locarno, présidé cette année par le Chinois Jia Zhang-ke. Un cinéaste dont il avait découvert le premier film il y a vingt ans… lors du festival tessinois

Le Locarno Festival, on l’a souvent dit, a largement contribué, depuis sa première édition en 1946, à révéler de jeunes réalisateurs devenus par la suite des auteurs acclamés. Le Chinois Jia Zhang-ke en fait partie, lui qui avait vu son premier long métrage, Xiao Wu, artisan pickpocket, montré au Tessin en 1998. Dans la salle lors de sa projection officielle, Emmanuel Carrère. L’écrivain, scénariste et réalisateur français accompagnait cette année-là son épouse d’alors, employée par le CNC, le Centre national du cinéma et de l’image animée.

Depuis, il a toujours suivi avec attention la filmographie de ce cinéaste asiatique qui l’avait émerveillé. Et voici que vingt ans plus tard, les deux hommes se retrouvent à Locarno: Emmanuel Carrère est cette année membre du jury international que préside Jia Zhang-ke.

Si le Français est connu pour ses romans (La moustache, La classe de neige) et ses récits entremêlant fiction, réalité et éléments biographiques (L’adversaire, Un roman russe, Limonov, Le royaume), on sait moins qu’il a débuté sa carrière comme critique de cinéma.

Très jeune, il avait à peine 20 ans, il a écrit pour la prestigieuse revue Positif. «J’étais un cinéphile précoce, et au lycée, j’ai rencontré un professeur qui écrivait pour Positif, raconte-t-il. On discutait beaucoup de cinéma, c’est ce genre de prof très ouvert et vivant qu’on apprécie énormément, qui vous marquent. C’est lui qui m’a poussé à écrire.» Emmanuel Carrère a alors des goûts très éclectiques, qui vont de la série B voire Z à Tarkovski et Herzog en passant par le cinéma d’épouvante et le nouveau cinéma américain, celui des Scorsese-Coppola.

Artisanat du scénario

Après Positif, qui pour survivre ne paye quasiment pas ses collaborateurs, viendra sa première expérience rémunérée: il devient pigiste régulier pour Télérama. «Je me souviens que j’étais parvenu à leur vendre l’idée de parler de petits films d’épouvante, ce qui n’était pas dans leur ligne à l’époque, et on me passait gentiment ce caprice. C’était un journal très sympathique, une époque bénie où la presse écrite avait de l’argent, on pouvait faire de grands reportages. Aujourd’hui, la presse est famélique, c’est un secteur difficile, vous le savez bien… Au début des années 1980, au contraire, les journaux étaient prospères.»

Son premier livre, publié en 1982, est une petite monographie consacrée à Werner Herzog, ce réalisateur qui a toujours navigué, un peu comme lui, entre fiction et réalité. «C’est peut-être pour cela qu’il m’avait interpellé, dit-il. D’ailleurs, depuis une vingtaine d’années, ses fictions ne m’intéressent plus du tout alors que je trouve ses documentaires passionnants.» Et de se rappeler une rencontre catastrophique avec ce réalisateur souvent qualifié de difficile à gérer.

A lire: Emmanuel Carrère fait le tour de son «Royaume»

En marge de son travail d’écrivain, Emmanuel Carrère a signé de nombreux scénarios, dont beaucoup d’adaptations, tant pour le cinéma que la télévision. «C’est une chose que j’ai toujours faite avec plaisir, et que j’ai continué à faire alors même que j’avais écrit des livres qui ont eu du succès et qui me permettaient de gagner ma vie. J’ai toujours souhaité garder ce métier de scénariste, car dans l’écriture romanesque, on est beaucoup plus tributaire de ce qu’on peut appeler l’inspiration. Ecrire des scénarios, c’est plus un artisanat, et j’y trouve un vrai plaisir. J’ai ma petite boutique, mon établi, et même si je n’ai pas de sujets de livres, je sais que je peux faire ça; j’aime le côté technique de la chose, j’aime écrire pour et avec des gens.»

Troisième réalisation

En 2003, dans la foulée d’un reportage pour l’émission Envoyé spécial, le Français signait le documentaire Retour à Kotelnitch, dont il tirera ensuite Un roman russe. Puis en 2005, pour sa deuxième réalisation, il adaptait son roman La moustache. Cet hiver, il s’apprête à tourner son troisième film, d’après Le quai de Ouistreham, «un livre de la journaliste Florence Aubenas qui, pour de très bonnes raisons, avait eu beaucoup de succès. Il s’agit d’un reportage en immersion dans le monde du travail précaire. Je suis en train de travailler sur le scénario. Si on va le voir dans une année à Locarno? Ça sera un peu juste, mais qui sait…»

Pour l’heure, Emmanuel Carrère enchaîne les projections avec Jia Zhang-ke et les autres membres du jury. En marge du plaisir qu’il a à découvrir des films fort différents, il apprécie la multiplication des séances dans un temps concentré, un moyen, estime-t-il, «d’affirmer ses propres goûts, de mieux se rendre compte de ce qu’on aime ou ce qu’on n’aime pas».

Juré, une forme de responsabilité

Avec la fonction de juré vient une certaine forme de responsabilité, celle de valider en quelque sorte le travail d’un cinéaste avec un prix. «On sent qu’on a cette responsabilité, bien sûr, je verrai comment vont se passer les délibérations. En tout cas, je suis content à l’idée qu’on puisse aider un réalisateur ou une réalisatrice qui n’est pas nécessairement à l’aube de sa carrière, mais qui en tout cas ne l’a pas derrière lui ou elle.»

En 2010, il faisait partie du jury du Festival de Cannes, alors présidé par Tim Burton. Et qui avait remis sa Palme d’or à Oncle Boonmee, d’Apichatpong Weerasethakul. Un film sur lequel il ne s’était pas prononcé, et pour cause: il s’était endormi durant la projection. Il avait de son côté milité avec deux autres jurés pour My Joy, de Sergei Loznitsa, sans parvenir à imposer au palmarès ce premier film d’un auteur aujourd’hui confirmé.


Nos derniers articles de Locarno

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a