Interview

Emmanuel Carrère fait le tour de son «Royaume»

C’est un «péplum», a-t-il dit parfois, pour rire et pour conjurer le sort. Le livre phare de la rentrée qui enquête sur la foi et sur les premiers chrétiens est beaucoup plus que ça. Son auteur s’explique autour de ce récit passionnant. Il sera au Livre sur les quais

Emmanuel Carrère fait le tour de son «Royaume»

C’est un «péplum», a-t-il dit parfois, pour rire, pour conjurer le sort. Le livre phare de la rentrée qui enquête sur la foi et sur les premiers chrétiens est bien plus que ça. Son auteur s’en explique. Il sera au Livre sur les quais

Genre: Récit
Qui ? Emmanuel Carrère
Titre: Le Royaume
Chez qui ? P.O.L, 634 p.

C’est un loft neuf dans Paris, coincé entre un quartier populaire et des rues branchées. Quelques cartons encore, le déménagement est récent. Emmanuel Carrère a l’amabilité – «c’est commode», dit-il souriant – de recevoir chez lui. Dans son bureau, meubles sur mesure en bois, très simples. Quelque chose d’une cellule de moine, d’un lieu en retrait. Lieu de retraite?

Le genre d’endroit, en tout cas, où il aime se retrouver, il le raconte dans Le Royaume, son dernier livre, comme le Valais du côté du Levron, où il vient marcher deux fois par an avec un ami, ou Patmos, l’île de Jean l’Evangéliste, où il écrit en solitaire. Il a ce goût – il aime le mot «goût» – pour les chemins peu fréquentés.

Le christianisme et la manière dont il fut inventé, établi, après Jésus, sujet du Royaume, en est un. Avec son cheminement d’enquêteur et de romancier – où l’imaginaire invente du vraisemblable entre des faits avérés –, Emmanuel Carrère livre un récit plein d’énergie et de questions, foisonnant, grave et drôle autour des premiers chrétiens.

Il se penche d’abord sur lui-même, sur un épisode – devenu bizarre à ses yeux – de foi catholique intense. Puis il suit Luc, dont il fait à la fois l’évangéliste et le compagnon de Paul; Luc, un auteur comme lui, son principal témoin, sa «caméra» du Ier siècle.

Le programme vous semble ennuyeux, déjà connu? Détrompez-vous. Car la force d’Emmanuel Carrère, c’est son art du récit. Le lisant, on est emporté, embarqué avec Paul et Luc, en Macédoine, à Corinthe, en Méditerranée jusqu’à Jérusalem et Rome. Car l’auteur de L’Adversaire est un conteur redoutable, habile, qui parviendrait sans doute à écrire avec grâce et passion sur l’annuaire du téléphone, et qu’on suivrait encore.

Samedi Culturel: «D’autres vies que la mienne» est un livre qui vous a été «donné», dites-vous. «Le Royaume» vous a-t-il été donné?

Emmanuel Carrère: Il s’agit plutôt d’une sédimentation. Une histoire de série télé, au départ. Canal + m’avait proposé, en 2007 je crois, de travailler à une série sur le grand banditisme. J’ai refusé. Mais tout le monde s’excitait beaucoup sur les séries, disait qu’il n’y avait rien de mieux. Les gens de Canal + m’avaient dit: si vous avez une autre idée… Et j’ai pensé tout à coup qu’il serait intéressant d’en faire une sur les premières communautés chrétiennes, d’imaginer ce que ça pouvait être que ces gens à Corinthe, en 50, au Ier siècle, autour d’un personnage mystérieux et charismatique comme Paul. J’ai commencé à relire les lettres de Paul, à lire les Actes des Apôtres, à prendre des notes. Assez vite, cela m’a intéressé tellement que j’ai voulu être seul maître à bord. J’ai commencé à envisager une sorte de récit autour du début du christianisme après Jésus. J’ai travaillé sans savoir où ça me menait. En outre, j’avais une expérience personnelle à verser au dossier.

On peut avoir peur en abordant une matière aussi labourée?

Le fait de n’avoir pas de visée de publication immédiate a rendu ce travail assez libre. Il n’empêche que, quand on touche à une telle matière, il y a une espèce de crainte révérencielle… En revanche, l’ego ou le surmoi d’écrivain était assez tranquille.

Dans un passage des Actes des Apôtres, Luc dit, tout à coup, «nous», pour dire, supposez-vous, «Paul et moi». Vous vous êtes dit, voilà un écrivain, un confrère, je peux le suivre dans cette histoire?

Devant ce «nous», dans les Actes des Apôtres, je suis tombé en arrêt. Je me suis dit: voilà une porte d’entrée. Cela me donnait soudain un témoin, même si c’est une hypothèse et qu’on dit aussi bien qu’il s’agit d’extraits d’un journal d’un autre placés là. On ne sait pas qui est vraiment ce Luc, ni même s’il s’appelait Luc. Mais il n’est pas complètement délirant de se dire qu’un de ceux qui a écrit un des Evangiles a fait partie des compagnons de Paul, a été le témoin de sa vie. Ça faisait mon affaire d’avoir quelqu’un qui puisse être présent. Luc, d’une certaine manière, est un peu comme Limonov. Dans une période historique décisive, il est partout. On peut le faire passer dans tous les endroits stratégiques.

Parce que vous êtes écrivain, vous pouvez vous permettre d’inventer pour combler les vides…

C’est vrai. Mais, en même temps, sans me prétendre historien, je m’efforce de donner les données historiques les plus fiables. Je veux transmettre cette histoire au lecteur de façon qu’il sache à peu près clairement quand je suis en train de spéculer librement et quand je lui dis quelque chose sur quoi s’accorde la recherche.

Néanmoins, vous usez de cette faculté d’imaginer des situations, propre aux romanciers…

Oui. Luc a, lui aussi, dû imaginer à partir des éléments dont il disposait sur l’histoire de Jésus. Je le fais à mon tour.

Mais, devant la sainte cène, vous reculez, vous n’y allez pas…

Le mouvement de recul n’est pas vraiment devant la cène à proprement parler, mais devant la figure du Christ, que je ne sais pas comment aborder. Autant j’ai l’impression de faire un portrait de Paul – d’un Paul qui me paraît plausible, on voit qui il était, on le connaît –, autant Jésus est une figure extraordinairement dérobée. Il y a un moment où j’ai le sentiment de me trouver devant un seuil et je ne le franchis pas.

Votre manière de faire des livres ressemble au documentaire…

Dans le cinéma, la distinction est assez claire entre les films de fiction et le documentaire. En littérature, c’est plus compliqué. Si on transposait, ce que je fais est en effet complètement du côté du documentaire. Cela ne veut pas dire du documentaire plan-plan… Il y a des documentaires extrêmement libres: c’est bien dans ce registre-là que je travaille.

«D’où tu parles?» Question capitale, dites-vous dans «Le Royaume». Tout au long du livre, vous ne cessez d’y répondre vous-même…

C’est peut-être envahissant à un moment donné. Peut-être que c’est trop, mais il y a aussi là une question d’honnêteté élémentaire. C’est important pour le lecteur de savoir, pas tant qui je suis, mais en vertu de quels présupposés lui est racontée cette histoire. Je ne crois pas à la vérité révélée. Je crois que les choses sont exprimées par quelqu’un avec sa subjectivité, avec ses erreurs, ses œillères, ses préjugés et tout ça, et je préfère en faire état… Maintenant, je dis ça de façon un peu théorique, mais en fait, j’aime ça.

Vous ramenez beaucoup aux temps présents, comparant les adeptes à des pratiquants de yoga ou Paul à Lénine montant l’Internationale. Une volonté d’alléger?

C’est un souci de rendre la lecture agréable quand elle risque de devenir austère. C’est un livre dense et j’estime que je dois au lecteur un certain confort, comme un bon professeur qui fait de temps en temps une petite blague parce qu’il sait que ça détend les élèves. C’est affaire de dosage; parfois, des gens dont le jugement m’importe sont agacés par ces trivialités et ça m’embête.

S’agissant de vous, vous allez là où ça frotte, là où ça fait mal…

Quand je parle de celui que j’étais il y a 25 ans, j’ai sans doute du mal à en parler avec beaucoup d’amitié. Je n’aime pas celui que j’étais alors et je suis obligé de regarder la foi de cette époque de façon un peu critique. Quand on écrit des choses qui relèvent de l’autobiographie, on est toujours entre une tendance à l’autoglorification et à l’autodénigrement. Je sais que je vais plutôt vers l’autoflagellation, que c’est une coquetterie aussi, qu’il faut s’en défaire sans doute.

Vous revendiquez, avec force, la sincérité, la bonne foi…

Toute une tendance de la littérature, toute une tradition tend vers ça! Rousseau, Leiris, Montaigne aussi. La sincérité, j’y suis en effet très sensible, et comme lecteur et comme auteur. Dire les choses sans honte, c’est libérateur, même pour autrui. Je ne sais pas combien de fois j’ai lu Les Confessions de Rousseau. C’est un des livres que je préfère dans toute la littérature…

Ce livre est-il pour vousun aboutissement?

Mon ami Etienne Rigal, le héros de D’autres vies que la mienne, m’a dit: «Tu as écrit un livre sur moi, tu as écrit un livre sur Dieu, tu vas faire quoi maintenant?» A vrai dire, je ne sais pas. Je suis sans projet pour la première fois depuis pas mal d’années. J’ai l’impression d’un mouvement dans ma vie et mon travail, qui a commencé avec L’Adversaire et qui a abouti au Royaume. Il faut maintenant que quelque chose de différent advienne…

Vous sentez-vous agnostique?

Oui. Mais j’aime le christianisme, j’ai du goût pour ça. Il y a quelque chose de vital pour moi dedans. J’en suis irrigué, mais je ne me définis pas comme un croyant.

Emmanuel Carrère sera au Livre sur les quais ce week-end à Morges. www.lelivresurlesquais.ch

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Le Yijing

Cité par Emmanuel Carrère

«La grâce suprêmene consiste pas à orner extérieurementdes matériaux mais à leur donner une formesimple et pratique»
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