E mmanuel Carrère , 53 ans, vit dans un bel appartement parisien. On y croise ce jour-là sa fille, sa compagne, son beau-frère et ses filles. La famille rentre de vacances. Malgré la banalité joyeuse de la situation, quelque chose d’un peu magique flotte dans l’air, pour le visiteur qui a lu les livres d’Emmanuel Carrère. Tous ces gens, y compris l’auteur, il les a croisés dans ses livres. Leur matérialisation subite intimide, enchante: ce passage du livre au réel a quelque chose de mystérieux. Pour Emmanuel Carrère, c’est autre chose: l’opération se fait en sens inverse. Dans ce nouveau récit, Limonov , l’objet de l’écriture, participe toujours du réel, mais de loin. Edouard Limonov vit en Russie. C’est un personnage public, un homme politique à la tête d’un parti de crânes rasés, opposant à Poutine, écrivain et, lui aussi, portraitiste à ses heures. Le lien n’est pas direct, entre Carrère et Limonov, l’écriture sans doute beaucoup plus libre. Carrère parle de ce livre-là, avec force, enthousiasme, plaisir, même s’il prend ses précautions, sachant son sujet aussi passionnant que sulfureux.

Samedi Culturel: Quelle est pour vous la différence entre journaliste et écrivain? Emmanuel Carrère: Depuis maintenant plus de dix ans, je n’écris plus de fictions, mais des livres, dont plusieurs, que ce soit L’Adversaire (sur Jean-Claude Romand) ou celui-ci, s’enracinent dans une démarche assez journalistique: un travail d’enquête, de recherches qui se donne comme contrainte la véracité, le respect des faits, avec, évidemment, une marge d’interprétation, de mise en scène. Il y a tout un travail de narration qui fait que les faits ne sont pas bruts, mais le matériau reste journalistique. La différence est peut-être celle qu’il y a entre un 100 mètres et un marathon. On ne s’y prépare pas de la même façon.

Le fait de vous mettre en jeu dans le récit, n’est-ce pas aussi ce qui vous distingue d’un journaliste?

Pas forcément. Dans le reportage sur Edouard Limonov que j’ai fait pour le magazine XXI – qui est à l’origine de ce récit –, j’utilise aussi la première personne. Cela m’a semblé faire partie du récit, même dans un cadre journalistique. Ce n’est pas de l’exhibitionnisme, mais de l’honnêteté vis-à-vis du lecteur qui consiste à préciser dans quel cadre on lui raconte ce qu’on lui raconte. Je suis très attaché à la vieille question soixante-huitarde: «D’où tu parles?» J’ai aussi été marqué par ce qu’on a appelé le nouveau journalisme en Amérique ou, en France, par un magazine du type Actuel , où l’implication de l’enquêteur, du journaliste est constante. C’est cette école-là qui m’a formé. J’y reste fidèle. Je ne vois pas là du maniérisme mais une vérité, une justice. Il me paraît important de dire que c’est moi qui parle, avec mes préjugés et mes œillères éventuelles.

Vous avez connu Limonov à Paris dans les années 1980, vous le retrouvez vingt ans après, et vous vous dites: écrivons une biographie…?

Edouard Limonov est très peu connu. Il n’y a guère de gens qui seraient a priori curieux de lire sa biographie. Ma démarche est différente. J’aimerais qu’on puisse lire ce livre comme si on lisait une fiction. Dans Limonov, le personnage est réel, mais les raisons de le lire sont à chercher du côté du romanesque.

Le fait que votre sujet se pense lui-même en héros de roman a dû rendre votre travail plus confortable que dans D’autres vies que la mienne ou Un Roman russe où vous parliez de gens proches de vous?

C’est vrai. Je ne me sens pas tenu à grand-chose à l’égard de Limonov. C’est un grand garçon. Il a le cuir coriace. C’est un personnage public. Il a lui-même, dans ses livres, traité un tas de gens sans aucun ménagement. Mais il y a plus. Par moments, écrire n’était pas seulement de l’ordre du confort, mais aussi de l’ordre du plaisir. C’était compliqué, bien sûr, mais il y a dans la façon d’être de Limonov une espèce d’énergie communicative. Elle a porté le livre, lui a donné un tempo assez vif, allègre, un côté tambour battant qui n’est pas vraiment le mien. Ce n’était pas une souffrance d’écrire cette vie. Il y a chez Limonov un côté sale gamin, très drôle. C’est un personnage de roman picaresque…

Redoutez-vous qu’on vous reproche, à la parution du livre, d’avoir choisi un héros a priori peu recommandable?

On peut me reprocher quoi? De me laisser aller à une fascination irresponsable? Je pense que Limonov est fasciste, que c’est peut-être un salaud. Mais cela ne veut pas dire que c’est une crapule. Il n’est pas intéressé, pas hypocrite, pas lâche. Montrer qu’un fasciste peut ne pas être une crapule fait partie de la complexité du monde. Tous les reproches possibles, je me les suis suffisamment formulés à moi-même pour être tranquille.

Quelle est votre opinion au fond sur Edouard Limonov?

Parfois, je le ressens comme mon ennemi. En même temps, je le respecte. Je trouve qu’il n’est pas rien, qu’il n’est pas un «petit» bonhomme; il est cohérent, il a le courage de ses opinions, il assume les conséquences de ses actes. Il a un désir presque fanatique de connaître tout l’éventail de l’expérience humaine. Sa vie, j’ai été heureux de la trouver. Elle m’a apporté une énorme matière romanesque. Si, en retour, ça lui rapporte de nouveaux lecteurs, un nouvel intérêt, tant mieux! Il n’y a pas de contrat entre nous, pas d’amitié. De la considération, plutôt. Bizarrement, cette absence d’amitié, je lui en sais gré. D’autres à sa place, voyant qu’un écrivain français un peu connu s’intéressait à eux, m’auraient dragué. Il n’a rien fait de tel. Il a de la tenue. Sa réaction au livre le prouve: «Cher Emmanuel, m’a-t-il écrit. La presse française semble accueillir très bien votre livre. Je lui souhaite un grand succès. Quant à ce que j’en pense moi, je vous le dirai plus tard ou peut-être jamais. C’est mieux comme ça. Avec mon amitié.» Bien joué! j’ai pensé, comme un bon coup aux échecs.

«L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité.» Ce soutra que vous citez semble au centre de votre livre?

Il est en effet comme une espèce de cœur secret d’un livre qui, en même temps, illustre une destinée qui prend au pied de la lettre l’opposé de ce petit soutra: la loi du plus fort. Edouard Limonov a un ego démesuré, un ego exigeant – surtout à son propre égard, car il faut lui reconnaître qu’il est courageux, énergique. L’idée d’un ego supérieur est exacerbée chez lui. Elle ne m’est pas étrangère non plus, il faut bien l’avouer. Mais lui pense que c’est la vision juste de la vie. Moi, je pense que le travail de toute une vie consiste en grande partie à corriger cette hypertrophie de l’ego, cette idée qu’il faut toujours être le numéro un. Cela me semble très proche de la vérité. En tout cas, c’est une vérité dont j’ai envie de m’approcher.

Depuis que vous avez écrit Un Roman russe, vous élargissez votre focale. D’autres vies… et ce livre-ci sont plus résolument pluriels, plus ouverts – la vie des gens, l’histoire –, ils sont plus politiques aussi…

C’est curieux, c’est vrai. Pendant longtemps, je me suis senti très éloigné non seulement de tout engagement politique, mais même de tout intérêt pour le politique au sens large. Une position de repli. Quelque chose a bougé. Plus j’avance, plus je pense que c’est intéressant d’être ouvert à ça. L’idée, avec Limonov, était de faire un livre d’histoire, un livre politique, mais aussi un roman d’aventures. Que ce soit du Dumas! Le Comte de Monte-Cristo!

Un Roman russe a été écrit contre le désir de votre mère. Ici, vous retrouvez la Russie et rejoignez Hélène Carrère d’Encausse sur un terrain qui est le sien, l’histoire. C’est un hommage?

Ecrire Un Roman russe m’était nécessaire et m’a presque sauvé la vie. J’ai pris le risque, en racontant un secret de famille, de transgresser une espèce d’obligation morale, le faisant. Je sais que j’ai blessé ma mère. Donc, avoir l’occasion de dire ici tout le bien que je pense d’elle, tout ce que je lui dois et qui, venant d’elle, m’a formé, j’ai été ravi de la saisir.

Poète, petite frappe, majordome, combattant, écrivain, politicien, etc. Les vies de Limonov représentent une matière énorme et disparate. Comment avez-vous travaillé?

Je fais plusieurs versions. Je mets d’abord toutes mes recherches sur la table, et je les couds ensemble, même si, par la suite, d’autres informations s’ajoutent. (A un moment donné, j’en avais tellement que j’ai eu la tentation de fermer le guichet à informations.) Depuis pas mal de livres, j’écris au moins trois versions. Il y a d’abord un truc complètement informe, puis un second jet où cela se dessine et enfin, la troisième version qui est vraiment le montage final. Pour ce livre-là, j’ai énormément coupé. Il aurait pu faire 300 pages de plus. Je n’ai pas coupé de bla-bla, mais de véritables épisodes, comme l’enquête que mène Limonov à Krasnoïarsk sur un oligarque sibérien. Il y a passé trois mois. Comme moi avec lui, Limonov est allé le voir et lui a dit: «Votre vie m’intéresse.» C’était un vrai polar cet épisode. Je l’ai coupé pour des raisons d’économie narrative, mais c’était un crève-cœur. Et je le regrette aujourd’hui.

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Modèles et références d’Emmanuel Carrèredans «Limonov»

«Le Comte de Monte-Cristo» d’Alexandre Dumas

«Raging Bull» et «Les Affranchis»de Martin Scorsese

«Barry Lyndon» de Stanley Kubrick

Les romans de Henry Miller

«Un héros de notre temps»de Lermontov, qui aurait pu donnerson titre au livre

Les romans de l’écrivain russe Zakhar Prilepine, lui-même «nasbol», membre du parti de Limonov