Ceux qui ont vu Aberration la semaine passée savent qu’il ne faut pas manquer Strange Fruit, dès mercredi à l’ADC–Salle des Eaux-Vives à Genève. Le danseur et chorégraphe français Emmanuel Eggermont s’est imprégné d’un reportage photo de 1911, d’une violence extrême.

Au départ de Strange Fruit, il y a la passion de l’historien Pierre Schill. Alors qu’il exhume les vies oubliées de mineurs de l’Hérault, il tombe sur une boîte contenant des images stupéfiantes: 14 soldats pendus sous un soleil assassin. Bientôt, il découvre que ces clichés sont le fait du journaliste français Gaston Chérau. Dépêché par le quotidien parisien Le Matin, ce dernier suit le conflit opposant, dans les parages de Tripoli en Libye, le royaume d’Italie et l’Empire ottoman.

De cette tranche de barbarie ordinaire, Pierre Schill a fait un livre*. Découvrant parallèlement le travail d’Emmanuel Eggermont, il lui a proposé de prolonger l’onde de choc de son enquête. L’artiste s’est donc emparé des lambeaux de la tragédie. Texture, espace et corps ont pris ainsi forme, non dans la perspective d’une reconstitution, mais d’une évocation.

La spirale sans fin d’une douleur, avec ses zones de brûlure aveuglante et ses cicatrices mal refermées. C’est ainsi qu’on imagine le solo Strange Fruit – titre aussi d’une chanson bouleversante de Billie Holiday, hommage à un Noir pendu dans l’Amérique ségrégationniste. Emmanuel Eggermont procède par dérivations successives. Il ne se veut jamais littéral, mais polysémique. Son geste électrise le champ des associations, si on s’en fie à son extraordinaire Aberration, présenté en première mondiale à l’ADC la semaine passée.

Lire notre critique d'«Aberration»:Le ballet blanc d’Emmanuel Eggermont

Cette pièce est exemplaire de son travail, racontait-il l’autre jour après la représentation, d’une voix d’ébène. «Je suis parti d’un climat de violence qu’on est beaucoup à ressentir en France, dans le sillage des attentats. J’ai rencontré des personnes qui ont surmonté des épreuves. J’ai lu aussi le journal d’un rescapé du Bataclan, qui raconte que pendant six mois il a cru échapper aux séquelles, avant que le trauma ne se manifeste. Ce qui m’a intéressé, c’est comment les victimes d’une déflagration se reconstruisent, à partir des fragments de leur vie d’avant.»

Interprète de nos vulnérabilités

De ses récits, il s’est détourné ensuite, afin qu’ils infusent, racontait-il encore. Emmanuel Eggermont métabolise ainsi, en plasticien, paroles et impressions. Il modèle ensuite des textures, projette leur gamme chromatique. Pour Polis, en 2017, il avait choisi de fondre son mouvement dans le noir, sur les traces du peintre Pierre Soulages. Pour Aberration, il a opté pour le blanc, cette couleur qui est une promesse.

L’artiste a l’obsession des matières. Avec la vidéaste et photographe Jihyé Jung, l’éclairagiste Alice Dussart et le compositeur Julien Lepreux, il a élaboré, touche après touche, son Aberration. «Dans mes créations, tout se construit simultanément. Il n’y a pas de hiérarchie pour moi entre un son, un geste et une lumière. Tout doit s’intriquer.»

Au studio, pendant les répétitions, il veille à la justesse de l’image aussi bien qu’au poids du geste. Pas pour épater, mais pour ne pas se trahir, pour que le beau mot de présence ne soit jamais une formule creuse. Emmanuel Eggermont interprète nos vulnérabilités, dans Strange Fruit comme dans Aberration.

Ligne de faille. Quand il ne compose pas pour lui, Emmanuel Eggermont danse pour Raimund Hoghe, cet écorché doux qui a été dramaturge de Pina Bausch et qui dans chacune de ses pièces distingue nos fragilités. «Il m’a appris à chercher la beauté, au-delà du tape-à-l’œil, et de ne pas en avoir peur.» Strange Fruit est une tentative de cartographie à même nos amnésies.

«L’interprète doit être connecté à la matière, à l’instant qu’il vit, au public aussi. C’est lui qui élabore le sens de ce qu’il voit.» Emmanuel Eggermont est sismographe. Sa danse est histoire de fractures et de raccords inespérés.


Strange Fruit, Genève, Salle des Eaux-Vives (ADC), du me 22 au di 26; * rencontre samedi après le spectacle avec Pierre Schill et Emmanuel Eggermont, animée par Nic Ulmi.