L’extase de la matière. Ce sentiment d’épouser le geste du danseur. De se lover dans ses métamorphoses. Le Français Emmanuel Eggermont vous aspire dans sa toile à La Salle des Eaux-Vives à Genève. Seul en scène sur fond craie, il traverse contrées imaginaires et époques d’un pas lunaire d’abord et comme absent, puis lyrique jusqu’à la possession.

Aberration - titre de cette pièce donnée en première mondiale, jusqu’à dimanche, avant Strange Fruit dès mercredi- imprime son mystère dans les esprits. Rien d’hermétique pourtant. Emmanuel Eggermont, sa silhouette de page, son regard obnubilé par un paysage secret, sa technique classique chahutée par des inspirations multiples, composent un univers cohérent et personnel, perméable à toutes nos rêveries.

Voyez comment il vous entraîne dans son monde. Il se profile au fond de la scène, capuche blanche de skateur ou de moinillon, démarche lente accordée à des secousses intra-utérines. Un appel venu de très loin. Cette bande-son conçue par le musicien Julien Lepreux, complice du chorégraphe, est un territoire effervescent, organique d’abord, liturgique dans un moment, symphonique à l’improviste. 

Son «Lac du cygne»

Car voilà que retentit une musique d’orgue. Et que le skateur de tout à l'heure arbore une cornette de nonne. A moins que ce ne soit une mitre de carnaval. Mais c’est un bec de cacatoès à présent. L’artiste détricote à vue les mailles de l’histoire. Il flirte avec le ciel comme un ptérodactyle. Plus tard, libéré de son attirail de théâtre, il vous emportera dans sa fugue, bras éoliens, fluide comme pour un envol d’opéra. C’est son «Lac du cygne». 

Si on plane, c’est que ses métamorphoses coulent de source, qu’elles ne relèvent pas de la parade, mais de la labilité du songe. Emmanuel Eggermont, c’est l’Orlando de Virginia Woolf. Un poète tête en l'air qui change de corps, de sexe et de siècle selon sa fantaisie, médiéval à un moment, cyborg à un autre. 

Aberration est le buvard de douleurs contemporaines, raconte l’artiste après la représentation. A l’origine de la pièce, il y a cet intérêt pour les traces que laisse la violence dans les corps et les cerveaux. Il a rencontré des personnes blessées en voie de guérison. Il a lu le journal d’un rescapé des attentats du Bataclan. Il a réfléchi aux condition d’une reconstruction, à ce qu’on peut édifier au milieu des ruines intérieures.

L'obsession de la matière

De ses récits, il s’est détourné ensuite, afin qu’ils infusent. Emmanuel Eggermont n’est pas écrivain, mais chorégraphe, c’est-à-dire aussi plasticien dans son esprit. Il modèle des textures. Pour Polis, en 2017, il avait choisi de fondre son mouvement dans le noir, sur les traces  du peintre Pierre Soulages. Pour Aberration, il a opté pour le blanc, cette couleur qui est une promesse, et pour un rideau à lamelles verticales qui permet de diffracter une vision. 

L’artiste a l’obsession des matières. Avec la vidéaste et photographe Jihyé Jung, l’éclairagiste Alice Dussart et le compositeur Julien Lepreux, il a élaboré, touche après touche, son oeuvre. «Dans mes créations, tout se construit simultanément. Il n’y a pas de hiérarchie entre un son, un geste et une lumière. Tout doit s’intriquer.» «Connexion» est le leimotiv du danseur. «L’interprète doit être connecté à la matière, à l’instant qu’il vit, au public aussi. C’est lui qui élabore le sens de ce qu’il voit.»

Au studio, pendant les répétitions, il veille au poids de l’image aussi bien qu’à celui du geste. Pas pour épater, mais pour ne pas se trahir, pour que le mot de présence ne soit jamais une formule creuse. Emmanuel Eggermont danse depuis treize ans pour Raimund Hoghe, cet écorché doux, qui a été le dramaturge de Pina Bausch et qui distingue nos fragilités d'une pièce à l'autre. «Il m’a appris à chercher la beauté et à ne pas en avoir peur.» Dans ses habits d'infant, Emmanuel Eggermont vous prête un peu de son feu pâle.


Aberration, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu'au 19 janv.; Strange Fruit, du 22 au 26 janv.; rens. https://adc-geneve.ch/