Emmanuel Finkiel avoue ne pas trop aimer les honneurs. Depuis que cet ancien assistant de Godard, Kieslowski et Tavernier s'est posté en solo derrière la caméra, les Césars s'accumulent. Jugée meilleur court métrage en 1997, sa première œuvre de fiction Madame Jacques sur la Croisette a par la suite glané diverses récompenses dans des festivals internationaux. Voilà quelques semaines, on avait vu le jeune réalisateur monter sur scène durant la cérémonie des Césars pour recevoir le Prix de la meilleure première œuvre de fiction et celui du meilleur montage.

Une communauté atomisée

Furtivement, la caméra avait présenté en gros plan une vieille dame très digne et très émue, assise au balcon loin du parterre des stars. Actrice non professionnelle, Esther Corintin, 85 ans, avait été reléguée au paradis par les producteurs de Canal +, car jugée trop âgée pour figurer sous les spots d'une émission diffusée en accès prime time. Personnage clé d'une des trois histoires contées dans Voyages, le premier long métrage d'Emmanuel Finkiel, cette femme au casque de cheveux blancs raconte un peu sa propre histoire. Venant de l'est de l'Europe, à l'instar de Vera (son personnage dans Voyages), elle a vécu l'immigration. Comme cette vieille dame russe, Esther Corintin s'est surprise, lors d'un récent voyage en Israël, à éprouver un étrange malaise devant un pays devenu un immense chantier. Une ruche bourdonnante et parfois aliénante qui semble comme balayer l'amas de souvenirs d'une communauté atomisée.

La mémoire est au centre de Voyages. Elle irrigue chacune des trois histoires, des trois destins de femmes évoqués par Emmanuel Finkiel, sans être le thème central du récit. Son film, nourri par les récits multiples de vieux juifs rescapés de l'Apocalypse, est pourtant un film profondément actuel et ouvert, utilisant l'un des genres cinématographiques prisés aujourd'hui, celui de la parabole déguisée en road movie, pour dire la difficulté de communiquer.

«On met parfois mon film en parallèle avec Shoah, le film de Claude Lanzmann. Mais le sujet de Voyages est tout autre, même si certains personnages ont vécu l'horreur des camps, précise Emmanuel Finkiel. Je n'ai pas tenu à faire œuvre de mémoire. Jamais, je ne me suis dit, tant durant la phase d'écriture que de réalisation du film, que je devais émettre un point de vue précis. Mon thème est plus modeste, c'est celui d'un monde qui disparaît.»

Film épuré, débarrassé de tout pathos, Voyages se rapproche plus du Voyage en Italie de Roberto Rossellini que de Nuit et Brouillard d'Alain Resnais; il s'attache à la vie vibrante de ses personnages, non pas aux accidents de leur existence. «Je n'ai pas voulu réaliser un documentaire, même si la plupart des personnages sont imprégnés par des événements tragiques. Ce film évoque dans chacune de ses trois histoires des fantasmes fédérateurs.» Le besoin de retrouver des racines, même douloureuses, à Auschwitz, à Paris comme en Israël. Ce parcours d'une diaspora en disparition s'oppose à celui d'une communauté israélienne conquérante mais étrangère. Un ballet impossible entre ombres et bâtisseurs vu à travers le prisme d'un artiste de 39 ans élevé dans le milieu séfarade français. «C'est le regard d'un homme de ma génération, rempli des échos et des lourds silences que j'ai pu vivre enfant. Pour autant, Voyages n'est pas un film juif. J'ai horreur de ce type de catégorisation. Mais le milieu cinématographique fonctionne, semble-t-il, de cette manière. Mon film est sorti peu de temps après Kadosh d'Amos Gitai. La simultanéité de leur arrivée sur le marché a paraît-il été néfaste au succès commercial de Voyages. La presse juive n'a d'ailleurs pas particulièrement soutenu mon film, elle a attendu que les autres médias le plébiscitent pour s'intéresser à moi.»

Voyages de Emmanuel Finkiel (France 1999), avec notamment Liliane Rovère, Shulamit Adar et Esther Corintin.