A le voir sauter et marquer un passage de la 3e Symphonie de Brahms d’un puissant appui sur son pied droit, personne ne penserait qu’Emmanuel Krivine a failli annuler son concert à cause d’une éprouvante douleur à la jambe gauche. Deux heures avant d’entrer sur scène, le chef français élude la question. «Tout n’est qu’une affaire de désir», répétera-t-il à plusieurs reprises.

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Avec simplicité et beaucoup d’attention aux mots, le chef réputé pour son caractère vif et fier apparaît à l’opposé de l’opinion qui l’a longtemps précédé. Inquiet, presque fragile. C’est que la vie a passé. «Jeune, j’avais un énorme narcissisme. Le métier porte en lui des étrangetés. Parler seul devant plus de cent personnes s’avère très particulier. A 68 ans et demi, les priorités changent.» Quelle serait donc la valeur cardinale aujourd’hui? «La relativisation. Savoir où se situe l’importance des actes, des situations et des sentiments. Un truisme, mais ce qui me paraissait inconcevable ou essentiel hier s’est totalement transformé.»

Il aura aussi fallu un intérêt marqué pour la philosophie, qu’il aurait aimé pratiquer. Mais voilà, son destin s’est dessiné dans la musique. Très vite le violon. De là, peut-être, cette nécessité impérieuse du phrasé.

«Essentiel, pour moi. Le monde et les musiciens ont perdu le sens de la ligne. Je suis un passionné du phrasé. Dietrich Fischer Diskau, que j’écoutais tout jeune, reste un maître en la matière. J’ai toujours été sensible à la dimension et à l’approche artisanale de la musique. Aujourd’hui nous évoluons dans un univers industriel.» Emmanuel Krivine rejette autant l’adoration du jeunisme que la respectabilité du vieillisme. La musicalité, évidemment se situe ailleurs.

Il faut dire qu’avec Karl Böhm comme mentor pour la direction orchestrale, Henryk Szeryng et Yehudi Menuhin pour le violon, les enseignements se situent à belle hauteur… Mais ce sont moins les professeurs qui l’auront motivé, que les personnes charismatiques. S’il avait un modèle, Carlos Kleiber l’incarnerait.

«Je ne saurais pas dire ce qui fait un chef. Entre l’énergie d’un Georges Prêtre, la présence et l’habileté d’un Neeme Järvi, ou l’inspiration d’un Kleiber, tout réside dans l’écoute. Un chef, sans instrument donc, se doit d’être une «oreille-témoin désirante». Voilà ma définition. Quand on désire, l’autre le perçoit. Et vous suit. C’est une question de vibrations. Dès la levée, l’abstraction disparaît. On entend ce qui va suivre. Puis, comme avec une voiture, il faut conduire dans les cahots ou les chemins plus larges, corriger, guider plutôt que diriger. C’est une forme de mise en vie. Le chef tient aussi de la sage-femme. Après avoir fécondé le concept, on aide à le faire naître.»

Avec sept ans au Nouvel Orchestre philharmonique de Radio France, treize à l’Orchestre National de Lyon, onze devant l’Orchestre français des jeunes puis, depuis 2006, celui du Luxembourg, on entend parler d’une proche nomination à l’Orchestre National de France. Une moue interrogative en guise de réponse, les deux mains levées. «C’est une belle maison. Les musiciens jouent très bien. Ils sont très agréables et disciplinés. L’alchimie est bonne, ça ne s’explique pas.»

L’épopée de la Chambre philharmonique s’inscrit, depuis dix ans, comme une étape importante. Pour l’esprit de recherche, la collégialité, la polyvalence et les projets stimulants qui animent cette phalange sur instruments d’époque. Une autre façon d’aborder le geste musical. Plus libre. Moins soumises aux lois du «jeu ensemble» que du «jeu d’ensemble» et du son musicalement correct, intemporel ou universel. Une aventure faite de grands élans et d’imperfections. La vie en somme, pour ce musicien qui estime que son métier se doit d’être un sacerdoce. Sinon rien.