Un pas à gauche, puis deux à droite, et vice-versa. Quoi qu’on en pense, tenir sa place au centre n’est pas une mince affaire en politique, car cela impose une gymnastique singulière: bouger sans s’arrêter, d’un côté à l’autre, pour ne pas perdre son sens de gravité.

Trêve de plaisanterie: il faut reconnaître que la tâche d’Emmanuel Macron n’est pas facile, et que cela justifie bien quelques contradictions. Qui veut créer un nouveau parti transversal doit forcément savoir séduire aussi bien à gauche qu’à droite de la scène politique, tout en s’efforçant de convaincre qu’il n’est ni de l’une ni de l’autre, parce qu’il peut faire mieux que toutes les deux réunies. Après tout, c’est assez logique quand on aspire à gouverner «au centre».

Mais les choses ne sont pas si simples. Des décennies de schémas politiques ne se laissent pas liquider si facilement. Il y a ces électeurs aux horizons divers, envers qui il faut trouver les mots justes pour les amener à soi, quitte à changer de registre en fonction des publics. Et que dire des figures politiques à rallier… Au risque d’étranges surprises en cas d’élection, et de finir ainsi par mécontenter tout le monde.

Champion autoproclamé

Vue sous cet angle, la campagne présidentielle du candidat Macron semble apporter, jour après jour, la démonstration presque scientifique que les clivages politiques sont d’abord affaire de discours. Alors que la réalité imposerait, elle, de tenir la barre au milieu. Le drame, c’est que les exigences de la campagne électorale imposent au champion autoproclamé du centre, un jeu d’équilibriste qui le condamne aux grands écarts démagogiques, l’empêchant du coup de se concentrer sur l’essentiel, avec tout le sérieux requis par sa vocation pragmatique.

On ne s’étonnera donc pas qu’il y ait peu d’ouvrages de fond sur la politique centriste, comme si le destin de cette dernière était d’être engloutie par les enjeux dont elle se réclame pourtant contre ses rivaux des deux bords. Pour réfléchir à ses enjeux concrets, il est peut-être préférable de délaisser le monde des idées intellectuelles pour celui des exercices pratiques.

Un domaine tout trouvé se présente à l’esprit: celui de la commedia dell’arte, où les acteurs improvisaient leurs répliques en fonction des circonstances, sur la foi d’un bref scénario de départ. Dans ce vaste répertoire, forcément presque perdu, une œuvre en particulier pourrait intéresser l’ancien ministre de l’économie du gouvernement Hollande: Arlequin serviteur de deux maîtres, de Goldoni.

Doubler ses gages

D’abord composée sous forme de canevas (1745), c’est la première pièce du registre «dell’arte» à avoir fait l’objet d’une version écrite. On y voit le personnage d’Arlequin («Truffaldino» dans le texte, c’est-à-dire «Arnaquin») se mettre au service de deux maîtres à la fois dans l’espoir de doubler ses gages. Ce petit jeu produira plusieurs imbroglios presque inextricables, et lui vaudra aussi quelques ennuis.

Arlequin est un virtuose de l’invention, n’hésitant pas à s’inventer un double expiatoire quand il est sur le point d’être démasqué dans ses mensonges en spirale. Heureusement, le hasard veut que ses maîtres rivaux soient en réalité deux amoureux partis incognito à la recherche l’un de l’autre. Sans le savoir, Arlequin a œuvré à leur réunion. Le dénouement est à méditer. Quand on veut jouer simultanément sur deux tableaux, il vaut mieux être sûr qu’ils puissent s’accorder au bout du compte. Sinon, attention aux coups de bâtons.


Extrait

Béatrice. – Ah traître!

Florindo. – Tu as servi deux maîtres en même temps?

Truffaldin. – Oui monsieur, j’ai accompli cet exploit. Je me suis trouvé engagé dans cette situation sans bien réfléchir; j’ai voulu aller jusqu’au bout. Je n’ai pas tenu longtemps, c’est vrai, mais j’en tire au moins la gloire que personne ne m’aurait démasqué, si je ne l’avais pas fait moi-même […]. Je me suis donné beaucoup de mal, j’ai même commis des fautes, mais j’espère qu’en faveur de l’extravagance, vos seigneurs me pardonneront.


Carlo Goldoni, «Arlequin serviteur de deux maîtres», trad. V. Tasca, Aubier, 1992