Le Victoria Hall de Genève est méconnaissable. Des armatures métalliques soutiennent des tonnes de percussion. Des musiciens occupent les balcons des premier et deuxième étages. Ils se déplacent au rythme d'une horloge gigantesque qui scande la marche des secondes. A chaque instant, c'est un nouvel espace sonore qui s'ouvre, une kyrielle de sons catapultés de toutes parts. Mozart, Brahms et Wagner paraissent bien loin. C'est qu'Emmanuel Nunes figure parmi les champions de l'avant-garde. Sa musique pulvérise les lois du temps. Et c'est plongé dans un bain amniotique que l'auditeur est invité à participer à un rituel qui tient d'une messe sonore.

Le Festival Archipel n'a pas froid aux yeux. A mi-parcours, la manifestation genevoise a tout mis en œuvre pour orchestrer l'une des partitions les plus colossales de ces quinze dernières années. Car tout est énorme, dans Quodlibet: les effectifs (un orchestre sur scène, 27 musiciens dans les balcons et les coursives du Victoria Hall), les proportions (presque une heure de musique), les moyens déployés (deux chefs, une horloge) pour rythmer une pensée extrêmement élaborée. Oui, la musique de Nunes ne s'apprivoise pas en un coup de main. Apre, elle avance comme un organisme aux articulations innombrables, doté d'une force autonome, à l'image de celle de son auteur, le Portugais Emmanuel Nunes.

Difficile d'imaginer que l'homme, dont la démarche trahit un handicap physique, puisse être le créateur d'une œuvre aussi aboutie. Et pourtant, c'est cette tête au regard puissamment expressif et si généreux, qui est à l'origine d'un monde musical pas comme les autres. «J'avais les larmes aux yeux lors de la création d'Improvisation II – Portrait pour alto solo», confie Philippe Albèra, directeur de l'Ensemble Contrechamps. Pareille remarque ne saurait tomber dans l'oreille d'un sourd. Inspirée d'une nouvelle de Dostoïevski (La Douce), cette œuvre plus récente – qui ouvre le concert de ce soir – réveille elle aussi un imaginaire palpitant que seule une grande personnalité comme Nunes est apte à suggérer. Et ceci, en dépit d'un langage extrêmement réfléchi. «C'est quelqu'un qui pense chaque note, poursuit Philippe Albèra. Il y a une dimension à la fois archaïque et très savante dans sa musique. Elle développe une espèce d'infini maritime, en écho avec ses origines.»

C'est au bord de l'Atlantique, à Lisbonne, qu'Emmanuel Nunes a vu le jour en 1941. Bercée aux musiques d'hier, son oreille percute un nouvel espace sonore lorsqu'il découvre trois œuvres qui scellent sa vocation de compositeur: Le Marteau sans maître de Boulez, Kontrapunkte de Stockhausen et la Symphonie opus 21 de Webern. «A l'époque, je n'avais aucune référence en matière de musique contemporaine. La scène de Lisbonne m'avait surtout permis de me familiariser avec l'opéra – j'y allais dix fois par saison –, et le répertoire jusqu'à Bartók. En écoutant ces disques, j'ai changé de planète.» A 20 ans, Emmanuel Nunes pose les jalons d'une carrière qui l'amène à s'expatrier à Paris pour se rapprocher de Stockhausen. Car c'est ce langage-là qui le fascine. Entre 1963 et 1965, il suit les cours d'été de Henri Pousseur et de Pierre Boulez à Darmstadt. Son mentor l'attend à Cologne. Et c'est en écoutant Stockhausen décortiquer des œuvres comme Momente qu'il forge un style autonome sans succomber à la tyrannie du sérialisme. «Ça m'amuse lorsque les gens pensent que j'écris avec des séries. Il n'y en a aucune dans mes œuvres. Je n'ai jamais eu besoin de m'en libérer.»

Entre-temps, Emmanuel Nunes est revenu à ses origines. Conçu pour le Coliseu dos Recreios de Lisbonne, Quodlibet (1991) ressasse tout un tissu de souvenirs. Car Nunes y fait non seulement ses retrouvailles avec une salle qui a bercé son enfance, mais l'œuvre est une «autobiographie musicale». Le compositeur a puisé le matériau dans ses pièces antérieures. C'est en revisitant son passé qu'il a bâti une œuvre entièrement nouvelle, «comme s'il éclatait ses souvenirs sur différentes scènes», ainsi que l'explique le musicologue Peter Szendy. Décomposer pour composer à nouveau, désarticuler pour articuler à nouveau: ce «théâtre sans paroles et sans gestes» – l'expression est du compositeur – développe un espace-temps aux horizons infinis. Au fil de l'œuvre, des musiciens solistes se déplacent dans les travées de la salle selon un timing rigoureux. Hier, l'horloge a fait des siennes. Si elle tombe en panne, la messe sonore s'évanouira dans le temps.

Quodlibet, ce soir à 20h30 au Victoria Hall de Genève. Contrechamps, Orchestre du Conservatoire de musique de Genève. Loc. 022/329 24 22.