A 33 ans, Emmanuelle Antille a déjà fait un joli bout de chemin en art contemporain. Formée dans le réputé atelier média-mixte de Sylvie Defraoui à l'Ecole supérieure des beaux-arts de Genève et à la Rijksakademie d'Amsterdam, elle a amassé les bourses fédérales et représenté la Suisse, il y a deux ans, à la Biennale d'art contemporain de Venise. Et la voilà qui change d'univers avec Rollow. Un film, qui cherche son public non pas dans des salles d'art et d'essai, mais dans les Europlex romands. Révolution ou évolution?

La jeune femme commence à répondre à la question en remontant à son enfance, qu'elle paraît venir de quitter tant son visage est angélique, et aux petites histoires, parfois en bande dessinée, qu'elle écrivait alors. Comme si ses envies de scénariser venaient de là. «Je suis entrée aux Beaux-Arts à 18 ans, parce que des amis m'ont donné l'énergie pour explorer ce monde, explique-t-elle. Mais cela fait plus de dix ans que je travaille avec des notions comme les lumières, les cadrages, le rythme, le montage.»

Pour elle, entre l'art contemporain et Rollow, il y a simplement «une suite de respirations, d'expériences». D'abord parce que ses installations invitent à considérer le lieu d'exposition comme un «espace narratif interactif», donc trempent le visiteur dans une histoire, une ambiance, comme un film. «J'ai aussi réalisé ce qu'en art contemporain on appelle des monobandes, mais qui auraient très bien pu devenir des courts métrages dans les festivals de cinéma.»

Mais peut-on encore parler de courts quand Angels Camp, présenté à Venise sous forme d'installation, ne fait pas moins de 80 minutes? Encore pouvait-on s'attacher à une partie de cette chronique seulement. Tandis que Rollow est vraiment conçu comme un tout, de 103 minutes. «On m'a proposé de le présenter dans un musée, mais j'ai refusé.»

Le film appartient pourtant à un ensemble, baptisé Tornadoes of my heart, qui comprend aussi trois installations. La première a été présentée en juin, dans la section Art Unlimited d'Art Basel, la deuxième au Centre pour l'image contemporaine de Genève cet automne, et la troisième est visible jusqu'au 31 décembre au Jeu de paume, à Paris. Tous ces travaux ont été conçus à partir des rushes du tournage et offrent un angle différent. A Paris, par exemple, on a affaire au journal intime de Jack, le «héros» de Rollow.

Rollow est en effet construit autour de la personnalité d'un adolescent de 17 ans, qui vit dans un motel déglingué, quelque part entre une autoroute et une carrière. Sa jambe plus courte que l'autre, tout comme les crises de folie de sa mère et la disparition de son père, il les devrait à une tornade (Rollow, c'est elle!). Même si cette catastrophe naturelle semble appartenir à une sorte de réalité parallèle à Jack et sa bande.

Pour trouver cette bande, Emmanuelle Antille a procédé selon son habitude, par réseaux. Elle a accumulé les castings avec le milieu des skateurs lausannois et avec les élèves de ses amis enseignants. Et parmi 200 «non-acteurs», elle a trouvé ceux qui allaient incarner ses personnages. Deux mois durant, avec la comédienne Joëlle Wider-Grest, elle les a installés dans leurs rôles plutôt que de leur demander du «par cœur».

«Je voulais travailler à la limite du documentaire, au plus proche de ce qu'ils sont», explique-t-elle. Et c'est aussi pour cela qu'elle a filmé «au plus près de leur peau, de leur sourire, pour donner au spectateur l'impression d'être assis avec eux sur le muret». Et elle y réussit, même s'il est un peu plus difficile de suivre ces personnages dans leur histoire. Peut-être parce que la structure du film tend plus à évoquer les volutes que les boucles, comme elle l'aurait souhaité.

Cette ambiance du film provient aussi des conditions du tournage, qu'elle évoque comme une grande aventure de copains, où tout le monde donne un coup de main, amène du chocolat et des sodas pour compléter le cattering des ados. Il faut dire que le budget de Rollow n'atteint pas les 300 000 francs, une paille, même pour un film tourné en DVCam. La réalisatrice en a payé un tiers en fonds propre, le reste provenant presque intégralement de sponsors privés, avec une petite aide de Lausanne et du Canton de Vaud. Pour ce premier essai, elle n'a même pas essayé de demander de subvention à la section cinéma de Berne.

«J'ai des atouts pour organiser», assure-t-elle, comme un ultime argument pour se lancer dans le travail d'équipe qu'est le cinéma. Pour persuader aussi, puisque son film a d'abord été sélectionné cet été à Locarno avant de convaincre Europlex, et puis aussi des salles comme L'Entrepôt à Paris. Et de remercier pour leur prise de risque ceux qu'elle appelle tendrement ses «cow-boys», c'est-à-dire ceux qui, dans le milieu du cinéma, ont su regarder Rollow sans a priori.