Inspirations (6/6)

Emmanuelle Haïm, quel était le livre de vos quinze ans?

Après le festival d’Aix-en-Provence, la chef d’orchestre baroque est attendue à Lucerne pour un concert avec l'Orchestre philharmonique de Vienne. Elle se souvient pour nous de ses lectures d’adolescente

Le Temps: Est-ce qu’un livre a marqué vos 15 ans?

Emmanuelle Haïm: Le Rouge et le Noir de Stendhal.

- Racontez-nous à quelle occasion vous l’avez lu?

- J’avais une hépatite qui m’a épuisée pendant des mois et j’ai passé des semaines à l’hôpital. C’était très particulier comme lecture. J’étais si fatiguée que je lisais une ou deux pages et je m’endormais une ou deux heures. Puis je reprenais. J’ai mis tout le temps de la maladie à lire le Rouge et le Noir à toutes petites doses homéopathiques. Cela m’a donc pris très longtemps, malgré le fait que j’avais envie de le dévorer. J’étais prise par l’histoire et les personnages.

Pendant toutes ces semaines d’hôpital, Julien Sorel et Madame de Rênal m’ont accompagnée dans une sorte de brouillard nébuleux. Je pense aussi que ce livre m’a aidée à supporter et à traverser cette période de maladie, et peut-être à guérir plus vite, et mieux. J’en garde un très bon souvenir, très fort, et à la fois un peu dans les vapes.

- Pourquoi vous a-t-il marqué à ce point?

- Son grand romantisme m’a envoûtée. Le côté passionné des personnages et le tragique de l’histoire me fascinaient. A l’époque j’allais beaucoup au cinéma pour découvrir les grands classiques. C’était pareil pour la littérature. Mais plus tard je me suis orientée vers les auteurs d’Amérique du Sud, comme Alejo Carpentier ou Gabriel Garcia Marquez, notamment. Leur écriture et leur imaginaire foisonnants, beaucoup plus baroques, m’ont enchantée.

- Qu’est-ce que Le Rouge et le Noir a changé en vous à l’époque?

- Il n’a pas particulièrement transformé ma vie. S’il y a un livre qui a changé quelque chose, ce serait plutôt Martin Eden de Jack London. Il y avait une telle force de volonté dans ce personnage qui désirait y arriver coûte que coûte, et qui décidait de punaiser tous les jours une dizaine de mots de vocabulaire! Je trouvais ça exemplaire. Cela représentait un genre d’idéal qui me parlait: j’aurais toujours aimé savoir plus de choses que je ne savais.

- Quel était votre rapport aux livres à ce moment-là?

- J’étais une lectrice relativement assidue. J’aimais bien les nouvelles parce que parfois, je commençais trois trucs à la fois et je me disais qu’avec les nouvelles, je pourrais aller au bout plus facilement. J’avais aussi une voisine, au-dessus de notre appartement du quartier latin, qui avait tellement de livres qu’on lui disait que si elle continuait elle allait s’écraser sur nous. Il fallait donc qu’elle ouvre une librairie. Elle a fini par le faire. C’est elle qui était ma grande fournisseuse. J’ai ainsi eu la chance de bénéficier plus tard d’une libraire personnelle…

- Quelle lectrice êtes-vous devenue?

- Avec le temps, ça a été plus compliqué de consacrer autant de temps à la lecture. Entre l’orchestre, les tournées, le travail instrumental, la recherche musicologique et ma petite fille à qui j’essaye de donner du temps, c’est devenu beaucoup plus difficile. J’ai beaucoup lu jusqu’à il y a une petite dizaine d’années, et depuis la cadence a baissé, je l’avoue.

- Quels sont vos plus récents coups de cœur?

- Actuellement je suis plutôt dans des biographies musicales. La dernière en date qui m’ait plu, c’est dans l’Oxford Companion to music, sur la vie de Haendel.

- Des livres pour cet été?

- La vie de Francesco Cavalli d’Olivier Lexa. Je lis plus des livres techniques musicaux. Les romans, je les balade avec moi…


Bio express

1962: Naissance à Paris.

2000: Fonde Le Concert d’Astrée.

2008: Dirige l’Orchestre philharmonique de Berlin.

Juillet 2016: Dirige «Il Trionfo del Tempo e del Disinganno» de Haendel à Aix-en-Provence.

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