«J'ai du mal à rentrer dans le système.» Emmanuelle Haïm n'a pas la langue dans sa poche. Avec une verve toute française, avec ses cheveux torsadés qu'elle fait virevolter dans l'air, elle évoque son parcours atypique de musicienne, lors d'une halte au Festival de Beaune (lire ci-dessous). Toute sa vie, elle l'a consacrée à la voix. Mais elle n'est jamais devenue cantatrice. D'abord pianiste, puis claveciniste, elle a longtemps accompagné les chanteurs, pratiqué le continuo dans des ensembles baroques, entre autres Les Arts Florissants de William Christie. Et c'est cette capacité d'être au cœur des choses qui en a fait l'une des personnes les plus recherchées de la musique ancienne.

«Les fugues, c'est mon truc préféré dans la vie.» Comme si Emmanuelle Haïm s'était laissée emporter par une vague, au fil des rencontres qui ont forgé son caractère. Ce fut d'abord la rencontre avec Yvonne Lefébure, célèbre pianiste et pédagogue qui la forma au piano. «Yvonne adorait Bach. Mais à l'époque, je ne faisais pas le lien avec le clavecin. J'adore le contrepoint, parce que je trouve beau d'avoir des tas de voix qui parlent ensemble et qui disent des trucs différents ou les mêmes choses de manière un peu décalée.» Adolescente, l'envie de toucher à la direction d'orchestre lui avait traversé la tête. Mais ce ne fut jamais une idée fixe. «J'aurais pu apprendre à diriger si je n'avais pas eu des problèmes de dos qui m'ont contraint à porter une minerve. A l'époque, on soignait les enfants qui ne poussaient pas droit…»

Bach, toujours, au contact de l'organiste André Isoir. Et voilà qu'elle découvre le clavecin, à 18 ans, tandis qu'elle travaille Bach dans un chœur. «Grâce au clavecin, j'ai découvert le reste du répertoire. Ce que j'aime, dans le travail du continuo, c'est qu'il y a une grande part d'improvisation. La basse continue n'est qu'une trame de chiffres qui désignent des accords. Il s'agit d'improviser sur ces chiffres. Ce que l'on joue n'est pas écrit.» Et d'ajouter, en riant: «De toute façon, je n'ai jamais vraiment joué ce qui est écrit.»

C'est alors qu'elle travaille avec William Christie, Christophe Rousset, et surtout Simon Rattle pour lequel elle voue une admiration sans bornes. «Simon a changé ma vie. Son exemple m'a incité à franchir un pas et à fonder mon propre ensemble. Le passage à la direction n'est pas difficile: c'est une acceptation de soi.» Prenant son courage à deux mains, Emmanuelle Haïm se présente chez France Telecom, obtient un soutien financier. «Comme nous ne sommes pas aidés par l'Etat, nos concerts coûtent chers. Les agents sont obligés d'acheter nos prestations au prix coûtant.» Le statut des musiciens baroques reste très précaire en France. «Pour nous, c'est une grosse bataille par rapport aux grandes institutions qui sont nées de nécessités musicales. Entre-temps, le mouvement baroque a lui aussi prouvé sa nécessité, même s'il n'était pas prévu dans le décor.»

Le secret d'Emmanuelle Haïm réside dans sa capacité à souder les musiciens, à accompagner les chanteurs pour qu'ils incarnent au mieux le geste théâtral. «Comme j'ai vécu avec un chanteur, j'ai vu à quel point les musiciens n'étaient pas toujours proches de la scène. J'essaie de faire le lien entre le monde instrumental et le monde opératique. «Surtout, elle ne cherche pas à briller. Contente d'être femme, elle se distingue d'un William Christie ou d'un Marc Minkowski qui ont le virus du show dans le sang. Ce qui ne l'empêche pas de solliciter les plus grands (Susam Graham, Ian Bostridge) pour ses productions lyriques. «Je viens d'enregistrer Orfeo de Monteverdi. Une œuvre à moi, qui m'a accompagnée toute ma vie. Nous l'avons enregistré au diapason 465 de Mantoue. Personne ne l'avait fait auparavant. Cela donne une sonorité très claire. Du coup, j'ai pu engager Ian Bostridge pour le rôle titre.»

Festival de Beaune. Jusqu'au 2 août. Loc. 0033/380 22 97 20 & 380 26 21 33. http://www.festivalbeaune.fr