Souvent, dans les romans de Jean-Philippe Toussaint, le récit semble se cristalliser autour d’une image frappante. Elle en forme, en quelque sorte, le noyau, le point d’achoppement, le lieu d’où paraît surgir l’imaginaire, l’endroit où, peut-être, la fiction se met en route. La Vérité sur Marie tournait autour de l’évocation d’un pur-sang dans un avion en vol. Nue puisait dans une robe de miel l’énergie de sa narration. Et, dans ce nouveau roman, Les Emotions, Jean-Philippe Toussaint fait apparaître une photo troublante dans le téléphone portable de son héros, Jean Detrez, spécialiste en prospective à la Commission européenne.

Ce cliché représente une jeune femme à moitié dénudée dans une chambre d’hôtel. Or Jean Detrez, qui reconnaît là une chambre de l’hôtel qu’il a fréquenté à l’été 2016, en Angleterre, à l’occasion d’un séminaire de prospective, n’a plus aucun souvenir des circonstances dans lesquelles cette photo a été prise. La rêverie qui s’ensuit ouvre Les Emotions et entraîne la mémoire de Jean Detrez dans le tourbillon de ses amours durables ou fugitives, passées ou présentes, dans une sorte de bilan – pertes et profits – intime.