A Yverdon, entre 1770 et 1780, paraît l'Encyclopédie ou Dictionnaire universel raisonné des connaissances humaines, une œuvre conçue et dirigée par un savant d'origine italienne, Fortunato-Bartolomeo De Felice. Dans la petite ville se joue un acte important du grand mouvement d'idées qui parcourt toute l'Europe. On a longtemps oublié l'existence de cet ouvrage: le succès de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert a occulté les autres entreprises. Mais depuis les années 1980, les études sur la diffusion des idées et l'édition au XVIIIe siècle ont mis en lumière les autres projets encyclopédiques, depuis la Cyclopaedia de Chambers, parue à Londres en 1728, dont le succès est à l'origine de cet engouement.

Recenser toutes les connaissances, les mettre en rapport entre elles, faire le lien entre les savoirs scientifiques et les idées pour accéder au progrès: c'est le rêve des Lumières. Dans ce mouvement, l'Encyclopédie d'Yverdon se place «sur un parfait pied d'égalité avec celle de Paris», dit Alain Cernuschi, professeur-assistant à l'Université de Lausanne, spécialiste de l'encyclopédisme, qui a longuement travaillé à la redécouverte de cette somme de connaissances, éditée et diffusée en pays protestants.

Entre 1751 et 1765 paraît l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert: 17 volumes de textes, suivis, entre 1762 et 1772, des onze volumes de planches. Le succès de cet ouvrage haut de gamme, in-folio, engendre dans toute l'Europe des contrefaçons, projets concurrents, continuations et éditions pirates. Un mouvement qui se comprend dans un monde intellectuel où le droit d'auteur n'existe pas et où celui de l'éditeur est encore mal établi. Dans ce paysage confus, la figure de l'éditeur parisien Panckouke domine. Il rachète les droits de l'Encyclopédie, lui adjoint un Supplément en 1777 et lance une édition en format réduit, visant un plus large public.

L'Encyclopédie d'Yverdon, qui paraît dès 1770, est une véritable refonte de la parisienne. Elle s'en distingue par plusieurs éléments. Plus maniable et moins coûteuse, elle présente des savoirs renouvelés par une équipe de collaborateurs. Comme les principaux rédacteurs sont des pasteurs, la critique de l'Eglise catholique est plus radicale; par contre, les liens entre science et spiritualité sont accentués. «Enfin, dit Alain Cernuschi, De Felice pousse très loin la systématisation des connaissances, avec un système de renvois d'un article à l'autre.»

Une puissante maison d'édition hollandaise, Gosse et Pinet à La Haye, acquiert à l'avance les trois quarts de l'Encyclopédie d'Yverdon qu'elle vend par souscription dans le nord de l'Europe et en Russie. Par ailleurs, la Société typographique de Berne, également intéressée au projet, la diffuse en Allemagne. En France, où Panckouke a le monopole de l'Encyclopédie de Diderot, la refonte effectuée par De Felice ne pénètre qu'en contrebande. Et presque pas en Italie, où le savant est mal vu. «C'est une véritable guerre commerciale qui se livre, avec campagne publicitaire, surenchères, emprunts réciproques», dit Alain Cernuschi. Entre 1770 et 1775 paraissent 42 volumes dont on estime le tirage total à 2500 ou 3000 exemplaires. Ensuite viennent 10 volumes de planches. Et enfin, un Supplément en six volumes qui corrige les erreurs dues à un travail trop rapide ou à l'évolution des connaissances.

Pour indiquer la part de reprise de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, De Felice invente un système de notation: «N» si l'entrée est nouvelle; «R» si l'article a été refait. Les signatures des articles repris sont effacées mais des astérisques indiquent les additions à l'intérieur. De Felice est un grand médiateur, il sait s'entourer. Son équipe de base est composée de quatre pasteurs vaudois: Gabriel Mingard, Alexandre-César Chavannes, Jacques Deleuze et Elie Bertrand. Jean-Henri Samuel Formey, secrétaire perpétuel de l'Académie de Frédé-

ric II de Prusse, joue un rôle plus discret mais important. Deux Bernois, Albrecht von Haller et Vincenz-Bernhard von Tscharner, offrent la caution de leur renommée. Le premier s'est fâché avec les Parisiens, le second a accueilli à Berne De Felice en fuite et l'a soutenu financièrement. Parmi les étrangers, Joseph-Jérôme Lefrançois de Lalande, professeur d'astronomie au Collège de France, croit fermement à la suprématie du projet d'Yverdon. Ces participations éminentes sont d'importants arguments de vente.

Le succès de l'ouvrage suisse suscite aussi des critiques et des jalousies. Voltaire, qui déclare: «J'achèterai l'édition d'Yverdon et non l'autre», n'hésite pourtant pas à dénoncer les «libelles diffamatoires» de De Felice aux autorités de Berne. L'immense intérêt de l'Encyclopédie d'Yverdon est de proposer une version révisée de la française tout en donnant une vision plus européenne des Lumières. Sa parution prochaine sur DVD-rom permettra d'en mesurer la portée.