Expositions, films, livres, recherches universitaires: depuis plusieurs années, les conditions indignes faites en Suisse aux saisonniers refont surface. En parallèle s’affirme la volonté de prendre en compte l’apport culturel considérable des immigrés dans ce qui fait le visage de la Confédération aujourd’hui. La littérature, les mots en général jouent en cela le rôle de jalons déterminants. On pense évidemment à l’œuvre du regretté Adrien Pasquali, notamment. Cet automne, deux livres, un roman et un recueil de témoignages, qui se répondent presque en stéréo, remettent en lumière ce passé proche.

Vincenzo Todisco est né en 1964 à Stans, dans le canton de Nidwald, de parents ouvriers italiens. Il vit aujourd’hui dans les Grisons. Auteur d’une œuvre importante, près d’une dizaine de romans et d’un livre pour enfants, il a jusqu’ici toujours écrit en italien, sa «langue de cœur». La maison alémanique Rotpunktverlag le traduit depuis ses débuts, il y a une vingtaine d’années.

«Langue de tête»

Pour la première fois, avec L’Enfant lézard, Vincenzo Todisco a opté pour l’allemand, sa «langue de tête». Et c’est grâce aux Editions Zoé que nous découvrons ce roman qui fait entrer le lecteur dans la tête d’un enfant clandestin. Alors que le regroupement familial était interdit pour les saisonniers avant l’octroi d’une autorisation ad hoc ou empêché par des patrons tout-puissants, des enfants étaient dissimulés tant bien que mal pendant le voyage jusqu’en Suisse puis cachés, de longs mois, dans l’appartement. Pour mettre des mots sur cette expérience et sur ce qu’elle raconte du «pays d’accueil», et du «pays d’origine», sur ce qu’elle dit aussi d’une époque et de son empreinte sur aujourd’hui, Vincenzo Todisco la pousse jusqu’à l’extrême, jusqu’à la fable, jusqu’au drame.

La pièce du fond

C’est d’avoir su à ce point traduire le regard de l’enfant (son prénom n’est pas donné), ballotté entre deux mondes, le village en Italie et la petite ville suisse, le giron protecteur de la grand-mère, Nonna Assunta, d’un côté, et son exact opposé de l’autre, un lieu où règne la terreur d’être découvert, qui fait de L’Enfant lézard une lecture si marquante. Toute la narration part du ressenti du petit garçon. En Suisse, il n’a du dehors que la vue qu’offre une fenêtre de l’appartement. Quand un voisin ou, pire encore, le «Padrone», Jakob Dühr, autoritaire, violent, rend visite, l’enfant doit se précipiter en silence dans la stanza in fondo, la chambre du fond, où se tient la grande armoire. Parfois, il opte in extremis pour le buffet de la cuisine. Il assiste aux discussions depuis son observatoire au ras du sol, d’où il ne voit que les pieds et le début des jambes de son entourage.

Silence sans bornes

Laissé seul pendant que les parents travaillent, à l’usine le jour, puis la nuit à nettoyer des bureaux vides, le garçon flotte littéralement dans l’appartement, dans un silence sans bornes, un silence si dense que le lecteur l’entend, à la nuance près. Pour ne pas se diluer complètement, le garçon compte les pas qui le séparent de ses différents postes d’observation. Et quand ils sont là, il observe ses parents. Comme un puzzle, les événements qui ont conduit à la situation présente s’assemblent. L’histoire d’amour entre les parents au village, la mère qui tombe enceinte trop vite, le père qui part en Suisse, la grand-mère qui pleure de honte devant sa fille-mère…

Le rêve vacille

Une fois réuni en Suisse, le couple s’accroche au rêve de construire une maison au pays. Le talent de Vincenzo Todisco est de montrer graduellement comment le rêve vacille, sous le poids de la réalité, de l’usure prématurée des corps, des coups du sort. Plus le projet devient fantasme, plus s’y accrocher paraît impérieux et plus s’opère la métamorphose de l’enfant. Piégés des deux côtés, par l’allégeance obligée au patron tout-puissant d’un côté et à la misère de l’autre, les parents assistent, désarmés, à l’ensauvagement de leur garçon. D’enfant, il devient reptile, monstre qui rampe sans bruit, comme la seule expression possible d’une violence indicible.

Fierté solaire

Encore habité par la prose de Vincenzo Todisco, ses images, son émotion, c’est une expérience en soi que de poursuivre avec la lecture de Losanna, Svizzera. 150 ans d’immigration italienne à Lausanne qui réunit les témoignages d’immigrés italiens de première, deuxième et troisième générations. Ce projet d’histoire orale entrepris par le Musée historique de Lausanne sera prolongé par une exposition en 2021. C’est Emmanuelle Ryser, journaliste de formation et praticienne de récits de vie, qui a recueilli et retranscrit les souvenirs.

Les portraits photographiques de Claudine Garcia accompagnent chaque tranche de vie. C’est la résilience qui domine ici, et la fierté, souvent solaire, pour le chemin parcouru. Malgré les décennies passées, l’émotion affleure toujours quand il s’agit d’évoquer les débuts difficiles et surtout l’éloignement, presque systématique à l’arrivée, avec les enfants laissés au pays. La richesse du recueil tient à la grande diversité des parcours, démontrant s’il le fallait encore, que derrière le mot «immigré» se tiennent des femmes et des hommes.


L’Enfant lézard
Roman
Vincenzo Todisco
Traduction de l’allemand par Benjamin Pécoud
Editions Zoé, 202 p.


Losanna, Svizzera. 150 ans d’immigration italienne à Lausanne
Témoignages
Emmanuelle Ryser (textes), Claudine Garcia (photos)
Editions Favre, 128 p.