Le bonheur d'une partie de cache-cache sous les toits à minuit, avec un Thermos rempli d'une tisane suspecte. Les perdants boiront le breuvage, c'est leur châtiment. L'acteur et metteur en scène français Bruno Boëglin invite à vivre cette excitation depuis mercredi soir au Théâtre de Vidy à Lausanne. Dans Les Bonnes de Jean Genet, il s'offre même ce luxe: faire l'homme invisible jusqu'à mi-spectacle, caché sous une couverture au vu de tous, tandis qu'Odille Lauria et Judith Henry s'encanaillent en tablier blanc. Les sœurs jouent à tuer Madame, leur patronne adulée et exécrée. Madame, c'est justement Bruno Boëglin, fin comme le serpent Kaa dans Le Livres de la jungle revu par Walt Disney. Son apparition inquiète et électrise. Il sort de Blanche-Neige, parions, dans sa robe rouge à col blanc de marâtre honnie. Montées par un tel interprète, Les Bonnes ont cette teinte: déchirante jusqu'à l'écorchure, enfantine jusqu'au crime.

C'est qu'on se chamaille jusqu'à l'extase ici, comme le rêve sans doute Jean Genet lorsqu'il remet sa pièce à Louis Jouvet en 1947. Sur le carrelage blanc de salle de bains voulu par Bruno Boëglin, Solange et Claire, qui ont beaucoup lu Détective, répètent leur scénario préféré: l'exécution, avec orgasme si possible, de Madame. Dans le rôle de Solange, Judith Henry révélée dans le film La Discrète au début des années 90, habille Claire. Elle lui passe une robe sanguine avec col de fourrure, tout en susurrant: «Je ferai l'impossible pour Madame.» Puis elle entreprend sa maîtresse, plante ses mots comme autant d'aiguilles douces. Dans un instant, Solange chevauchera Claire, qui exultera d'être outragée, suppliciée volontaire incarnée avec la fausse indolence d'une madone sud-américaine par Odille Lauria.

C'est le premier acte de la cérémonie, un coït interrompu. Le réveil est brutal, Madame pourrait revenir d'une minute à l'autre. Chez Bruno Boëglin, la prose luxueuse de Genet, cette langue de cathédrale corrigée par le bordel, se fait d'emblée échauffourée, tendresse épidermique. Les domestiques se jettent sur la clé des songes pour échapper à la nuit de leur galetas: il leur faut tuer leur ombre, cette Madame qui les aliène et les possède, pour pouvoir se volatiliser ensuite peut-être. Aspiration à l'ailleurs et qu'importe s'il se confond avec le néant.

Tout est théâtre, chez Genet, comme chez Boëglin. Tout parle aussi ici d'une solitude d'arrière-cour borgne, d'une blessure qui saigne à blanc et qu'aucun mot ne saurait suturer. Comme s'il y avait là, entre le bidet rose où se vautre un bouquet de glaïeuls et la table à repasser, une détresse d'enfants perdus. Ce parfum de cendres, Madame le répand aussi, dans l'interprétation de Bruno Boëglin. Il fait sourire certes, en sorcière androgyne, s'exaspérant qu'on veuille l'embaumer si vite. Il émeut aussi, efflanqué sous la fourrure, dandy lesté d'une douleur qui le regarde, mais qui prête à Madame son abîme.

Ces Bonnes ont des fièvres qui nous concernent, elles tremblent de l'intérieur. Très loin de leur première sortie, en 1947, au Théâtre de l'Athénée à Paris. Jean Genet a 37 ans, il a connu la prison, il y a beaucoup lu, il y a écrit aussi des textes qui ont plu à Jean Cocteau. L'auteur des Enfants terribles est le plus efficace des parrains littéraires. Des portes s'ouvrent. Louis Jouvet s'empare des Bonnes, au cours d'une soirée qui comprend aussi L'Apollon de Marsac de Jean Giraudoux, histoire de caresser dans le sens de la cravate un public ouvert mais pas téméraire. Jean Genet glace comme prévu. Une partie de la critique est assassine: la pièce est «infecte» selon Le Parisien libéré, c'est «un fleuve de boue», d'après Les Lettres françaises.

Cinquante-sept ans plus tard, personne ne s'offusque plus que les frangines criminelles parlent comme des bréviaires d'amour. Leur révolte a inspiré des centaines d'interprétations, du Living Theatre avec trois acteurs dans les années 60 à l'Argentin Alfredo Arias incarnant lui-même Madame en 2001 à Paris. Mais le trouble demeure. A Lausanne, Judith Henry et Odille Lauria ont beau envoûter, elles sont irréductibles. Dans une ombre de fin de bal, elles dansent soudain, collées l'une à l'autre. Cendrillon lunaires, elles n'ont plus de mots. Juste la nuit pour elles.

Les Bonnes, Théâtre de Vidy-Lausanne, av. E.Jaques-Dalcroze 5, jusqu'au 28 novembre (Rens. 021/619 45 45).