Muriel Imbach n’est pas du genre à reculer devant l’obstacle. Lorsque la metteuse en scène lausannoise s’est mis en tête de créer un spectacle jeune public sur le thème du genre (lire ci-contre), elle ne se doutait pas que l’idée serait désavouée par certain(e) s. Questionner les stéréotypes associés aux sexes, dès le plus jeune âge? Aucun intérêt, lui a-t-on rétorqué avec aplomb. Le caractère genré des jouets? Tout au plus un enjeu commercial. Mais celle qui a été élevée par un père philosophe et qui est devenue la mère de deux garçons s’est obstinée, convaincue que l’avenir des enfants est lié à la question du genre. Elle a même choisi d’associer les principaux intéressés à l’élaboration de son nouveau spectacle, comme pour sa précédente création, Le Grand Pourquoi, enquête ludique sur le sens de la vie. La metteuse en scène a aussi jugé fécond d’entraîner les interprètes de Bleu pour les oranges, rose pour les éléphants en Suède, là où la réflexion sur l’égalité entre les sexes a été poussée très loin. Muriel Imbach explicite sa démarche et livre ce qu’elle a appris, ici et ailleurs.

Comment les enfants que vous avez rencontrés dans différentes écoles ont-ils nourri votre spectacle?

L’expérience conduite en amont du Grand Pourquoi avait été très riche. Alors en pensant à un spectacle pour les enfants sur un sujet qui les touche de près, il m’a paru nécessaire de puiser dans cette source vive. Ce qui m’a frappée, c’est leur capacité de rebond: ils sont capables de passer très vite de la gravité à la légèreté. Il y a aussi un côté déconstruit dans leur pensée, ils passent d’une idée à l’autre sans problème, sans qu’il y ait besoin d’une transition. Cette observation m’a permis, dans le spectacle, d’oser parler de choses sérieuses et d’amener le rire juste après. Il était important que les comédiens aillent à la rencontre des enfants pour saisir leur énergie et leur capacité de rebond.

Comment avez-vous animé ces rencontres en classes?

Je me suis inspirée du philosophe canadien Matthew Lipman qui a élaboré une méthode pour initier les enfants à la philosophie. Il partait de l’idée que chacun pouvait apporter quelque chose aux autres, pas seulement l’enseignant. Il choisissait un livre ou une histoire comme déclencheur. Il ne donnait jamais son avis, en privilégiant un maximum la parole des enfants. A charge pour eux de trouver des exemples pour étayer leurs propos, mais aussi des contre-exemples. Il faut veiller à ce qu’il n’y ait pas de débordement. Le sujet que nous avons traité en classe a suscité de fortes réactions qu’il a fallu cadrer. Quand un garçon, par exemple, confiait qu’il ne serait pas gêné d’être une fille. La moquerie est aussi un mécanisme de défense. Ce qui est intéressant, c’est de demander à celui qui a réagi ce que ça a déclenché chez lui.

Que vous ont livré les enfants au sujet des stéréotypes de genre?

Pour les plus jeunes (de 4 à 5 ans) les choses sont très tranchées: une fille aime le rose et a des cheveux longs, un garçon aime le foot et a les cheveux courts. Les plus grands (de 8 à 10 ans) admettent plus facilement différentes possibilités. Pour démarrer la discussion, nous avons utilisé deux ouvrages: Marre du rose (dont l’héroïne est une fillette), de Nathalie Hense et Ilya Green, et Le petit garçon qui aimait le rose, de Jeanne Taboni Misérazzi. Les plus petits nous ont dit que ce serait tellement plus simple si la fille aimait le rose et le garçon le foot: ça leur éviterait des moqueries, et correspondre à ce qu’on attend de nous est plus confortable pour tout le monde. Ils proposaient que les récalcitrant(e) s «fassent un effort» et qu’après ils comprendraient qu’ils avaient agi bizarrement.

Ont-ils été surpris ou désarçonnés lors de ces entretiens?

Ils sont souvent capables de se remettre en question, en entendant notamment des contre-exemples. Surtout les grands. L’adoption d’un pronom neutre en Suède les a beaucoup intrigués. Au point de suggérer un équivalent français comme niluinielle.

Qu’avez-vous ramené de votre séjour en Suède?

Encore plus de questions! Là-bas, les documents officiels ont recours au pronom neutre hen pour ne pas exclure ceux qui ne se reconnaissent ni dans un genre ni dans l’autre ou ceux qui ne souhaitent pas afficher leur genre. C’est une question d’égalité. Tout le monde l’admet. Ici, on est soit homme, soit femme, et on considère que tout va bien, alors à quoi bon inventer un pronom entre deux? En Suède, la question du genre est prise au sérieux. Chaque école y est attentive. Après les réticences rencontrées ici, ce séjour m’a conforté dans le choix de mon sujet.


Théâtre : mes identités

Un strip-tease pour jeune public? On pourrait s’y méprendre. Non, cette jeune femme qui aussitôt sortie de sa combinaison unisexe entame un lent effeuillage offre une des plus belles visions qui soit: une palette aux couleurs contrastées comme autant d’identités à inventer. Elle est en survêtement et roule un peu des mécaniques, mais la voilà déjà en tutu rose et bustier noir. La tenue rêvée pour taper dans un ballon, non? Dans «Bleu pour les oranges, rose pour les éléphants», tout paraît ainsi possible. Intriguant, iconoclaste, certes, mais bel et bien possible. Qu’est-ce qu’une fille, qu’est-ce qu’un garçon? Tout ce qu’ils peuvent rêver pour eux-mêmes, au-delà de toute identité assignée. Le propos, audacieux, est celui de la metteuse en scène Muriel Imbach. Aucun didactisme pourtant, dans cet inventaire chanté et interprété avec brio par Selvi Purro, Marie-Madeleine Pasquier, Frédéric Ozier, Tomas Gonzales, Yves Ali Zahno. Inspiré de rencontres avec des écoliers genevois, notamment (lire ci-contre), cette ode à la différence, à la fidélité à soi et au respect des autres est une bouffée d’air frais. De la confession intime d’un petit garçon sommé par son papa de rejoindre le camp des mâles à une fête d’anniversaire alors qu’il hésite (Frédéric Ozier bouleversant) au solo d’une fille-femme qui aligne les clichés auxquels elle rêverait de se conformer (Marie-Madeleine Pasquier, lunaire et solaire), les moments de grâce abondent. Drôle, intelligent et percutant!