Qu’est-ce qui leur prend? La question n’est pas neuve: les dérives soudaines de jeunes convertis partis un beau matin guerroyer en Irak et en Syrie et la férocité joyeuse de «martyrs» avides d’emporter un maximum de leurs semblables dans le néant ont déjà suscité des flots d’explications sans tarir notre perplexité. Les réponses qu’y apporte Fethi Benslama, psychanalyste et psychothérapeute, actif notamment avec des migrants et déjà auteur de plusieurs travaux autour de l’islam, visent avant tout à élucider le sens subjectif de ces choix aberrants.

Apocalypse

Les radicalisés – c’est-à-dire, à rigueur d’étymologie, pourvus de racines qui jusque-là leur manquaient peut-être – sont avant tout des jeunes sur le seuil de l’âge adulte. Et leur choix peut s’analyser comme une manière d’échapper aux tensions particulières à cette époque instable, traversée d’émotions désordonnées. L’adoption des souffrances collectives attribuées aux musulmans permet de donner un sens à des souffrances privées jusque-là dérisoires. La proximité de l’apocalypse représente une promesse de purification et une forme de toute puissance: une fois acceptée cette issue, que peut-il encore leur arriver?

Télémédiatiques

Car c’est bien la fin du monde qui, croient les recrues de Daech, les attend en Syrie, rien de moins. Reste alors à expliquer pourquoi cette perspective semble déployer autant de séduction dans le monde islamique contemporain. Fethi Benslama lie les explications historiques liées à une confrontation traumatique avec une modernité apportée par les armées européennes à des considérations sur la conscience troublée de musulmans sans cesse confrontés à l’exigence, répercutées par les prêcheurs télémédiatiques et la multiplication des fatwas à portée de clic, d’être toujours plus musulmans.

Contraire

Ce surmusulman, hanté par son imperfection mais entièrement légitimé, jusqu’au meurtre, par la perfection de l’islam, est le contraire du musulman traditionnel, dont l’humilité est une vertu fondamentale. Tout comme l’islamisme – défini comme une utopie antipolitique – renverse le modèle historique de soumission de la religion au pouvoir politique pour projeter une société toute entière régie par les commandements divins, sans plus aucun espace pour le politique.

Et c’est bien le politique, conçu comme un espace de médiation où les exigences d’absolu n’ont pas leur place, qu’il s’agit – enfin – de développer comme antidote à la radicalisation djihadiste. Un projet où la réintégration des femmes, exclues de l’utopie intégriste pour cause d’hypersexualisation, joue un rôle central.


Fethi Benslama, «Un Furieux Désir de sacrifice, Le surmusulman», Seuil, 150 p.