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Quand les enfants font de la résistance

Kaouther Adimi signe une fable où des jeunes de 9 à 12 ans s'opposent au pouvoir dans une banlieue résidentielle d’Alger

Avec Les Petits de Décembre, son quatrième roman, Kaouther Adimi poursuit son exploration de l’histoire contemporaine de l’Algérie, pays qu’elle a quitté une première fois avec sa famille à l’âge de 4 ans pour Grenoble, avant d’y revenir faire une partie de sa scolarité et toutes ses études. Elle s’installe finalement à Paris en 2009, à l’âge de 23 ans.

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C’est peu dire que Les Petits de Décembre résonne avec l’actualité des manifestations hebdomadaires du vendredi en Algérie, ininterrompues depuis le 22 février. Le roman prend d’ailleurs sa source dans un événement passé presque inaperçu en 2016, dans la petite ville de Dely Ibrahim, à l’ouest d’Alger, où l’auteure a vécu. Un vent de révolte y avait soufflé lorsqu’un terrain vague prisé par les jeunes footballeurs amateurs fut cédé à des généraux pour y construire de somptueuses demeures. La cité du 11-Décembre-1960 (date des grandes manifestations dans tout le pays pour l’indépendance) avait alors tremblé et Kaouther Adimi y avait décelé les germes d’une révolution majeure à venir.

La romancière a donc gonflé les voiles de cette fronde inattendue en imaginant que des enfants, au mépris du danger, allaient tenir tête aux puissants. Sa fiction, à mi-chemin entre la chronique et le conte, est centrée sur trois amis, Inès, Jamyl et Mahdi, qui défendront donc bec et ongles «leur» territoire. Un hectare et demi où non seulement le jeu est roi, mais où fleurissent aussi les rêves et les espoirs de liberté.

«On n’a que ça!»

La fillette et les deux garçons, âgés de 9 à 12 ans, eux-mêmes enfants ou petits-enfants de militaires, se retrouvent presque tous les jours sur leur fief pour y échafauder les plus belles actions et s’inventer un stade à guichets fermés. Jusqu’à cette matinée du 3 février 2016 où deux généraux débarquent dans une grande voiture noire, plans de construction en mains. Ils proclament haut et fort que cette parcelle leur appartient.

Ces haut gradés ne s’attendaient certainement pas à être reçus par un tel comité d’accueil: ils sont hués, moqués, et même molestés par les enfants et quelques adolescents présents sur les lieux, aidés aussi par une ancienne moudjahida (combattante de la guerre de libération de l’Algérie) et une vieille folle aux cheveux rouges. «On n’a que ça! Eux, ils ont tout le pays, ils ne peuvent pas nous laisser ce bout de terrain?» s’insurge la poignée de rebelles.

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Onde de choc dans le quartier et surtout dans les hautes sphères de l’armée. La presse s’empare du sujet. La résistance s’organise: Inès, Jamyl et Mahdi ont planté des tentes et réuni autour d’eux des dizaines d’autres enfants du quartier et des environs. Les parents, habitués à la résignation, sont saisis par la pugnacité de leurs enfants: «Ils ont mis notre génération hors jeu en quelques jours. Nous vivons dans la peur, pas eux», reconnaît l’un d’eux, ex-colonel. La tension monte. Jusqu’où ces enfants tiendront-ils?

Recours à la farce

Dans cette chronique d’une résistance annoncée, Kaouther Adimi imagine donc un Printemps arabe bis, allégorique, miniaturisé. La fiction expose les différentes strates qui composent la société en multipliant les points de vue, donnant la voix à tous les acteurs principaux et aux spectateurs secondaires. La romancière ne juge pas, opte pour une écriture simple, aux phrases courtes et pour l’essentiel focalisées sur l’action. Le roman offre aussi un condensé de l’histoire algérienne depuis l’indépendance, notamment par des extraits des carnets de l’ex-moudjahida.

L’auteure de L’Envers des autres (2011), Des Pierres dans ma poche (2016) et Nos richesses (Prix Renaudot des lycéens 2017) recourt par moments à la farce, opposant des généraux ridicules, des militaires lâches, des parents désillusionnés à des enfants héroïques. Elle réussit au final à mettre en lumière la mécanique des abus de pouvoir et de la violence du régime en place, son hypocrisie, ses dysfonctionnements, son incapacité à se réformer. En face, les petits de Décembre portent l’espoir d’un changement possible.


Roman
Kaouther Adimi
«Les Petits de Décembre»
Seuil, 256 pages

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