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«Engrenages» devient une institution télévisuelle

Canal + dévoile ce lundi soir la sixième saison de sa série phare, celle qui a ouvert la voie à la hausse de qualité dans la fiction TV hexagonale. Les analyses de ses deux principaux acteurs, Philippe Duclos et Caroline Proust

On s’inquiète pour le meilleur juge de la fiction française. Dans la cinquième saison d’«Engrenages», le juge Roban, interprété par Philippe Duclos, avait déjà des saignements de nez. Lors de la sixième, que Canal + a lancée ce lundi, il apprend qu’il a un caillot trouble au cerveau, peut-être une tumeur. Il doit prendre rendez-vous pour une biopsie, mais il traîne les pieds.

Lancée en 2005, «Engrenages» a été la première série ambitieuse de Canal +. Elle représente désormais la matrice du renouveau de la fiction TV française, celle qui a rendu possibles les beaux projets de ces dernières années. Son originalité est de reposer sur un triptyque; la police, emmenée par la commandante Laure Berthaud (Caroline Proust); la justice, avec le juge Roban; et les avocats, à travers les turpitudes d’une pénaliste incarnée par Audrey Fleurot.

Le juge Roban, pilier du paysage TV français

Depuis le début, Philippe Duclos incarne le juge Roban comme une grande gigue aussi élégante que retenue, qui sculpte l’air ambiant de ses mains. Avec son regard prenant, sa gestuelle de pantin rationnel, l’acteur a construit l’un des personnages majeurs du paysage français.

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«Il vieillit avec moi, donc il s’humanise», sourit l’acteur au téléphone. Le juge a quelques émois, notamment durant la troisième saison, mais il demeure ce serviteur de la justice d’une grande solitude. «C’est un homme drôle et borderline à la fois, mais qui s’enferme. Il confond vie professionnelle et privée, donc il s’applique à lui-même la distance qu’il doit poser, comme juge, dans l’exercice de son métier. J’ai parlé à des juges, ils insistent sur l’importance d’éviter l’empathie lors des interrogatoires, cela biaise leur travail. Roban a cette distance en permanence.»

Ce moment touchant du quatrième épisode

Ou presque. Dans le quatrième épisode de cette nouvelle saison, le juge se lâche soudain, face à une légiste à qui il a demandé des analyses d’empreintes digitales. Il lui avoue devoir faire une biopsie. Elle le prend en main, presque comme un gosse, et elle empoigne le téléphone pour prendre rendez-vous. Philippe Duclos a un regard désemparé, perdu, d’une intensité inoubliable.

«C’est l’une des scènes essentielles, confirme-t-il. Dans la solitude de Roban, sans ami, il trouve soudain cette capacité à se confier à quelqu’un à qui il accorde une confiance… Comme toujours, j’ai beaucoup préparé la scène. Dans une série, nous avons peu de temps, et peu d’occasions d’improviser. Pour répondre aux demandes sur le tournage, je passe beaucoup de temps en préparation.»

La série française qui a ouvert les portes de l’export

Echos d’un artisanat qui a réussi. Avant «Les Revenants» puis «Le Bureau des légendes», «Engrenages» est devenue la série française la plus exportée. La production hexagonale partait certes d’assez bas en termes d’export, mais ces histoires policières ont crevé les plafonds: plus de 70 pays et territoires les diffusent, elles font florès par exemple en Grande-Bretagne, où la série a même été adaptée, une première historique pour un feuilleton français.

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Après des démarrages difficiles, avec l’éviction d’un cocréateur dès la première saison et plusieurs changements de scénaristes, «Engrenages» a trouvé son rythme, et son système. Caroline Proust raconte: «Les scénaristes nous écrivent des partitions où il y a beaucoup à explorer, et qui nous empêchent de nous lasser de nos personnages. Ma demande est simple, je veux faire des choses que je n’ai pas jouées. Je peux émettre des désirs, je vois ensuite s’ils sont exaucés ou non. Et j’ai ma propre petite cuisine, l’histoire que je me raconte à propos de Laure.»

Caroline Proust: «Nous formons une troupe»

Dans sa vie hors des décors de bureau de police, Caroline Proust, comme Philippe Duclos, joue surtout sur les planches. Une logique de troupe qui se retrouve, explique-t-elle, dans le fonctionnement de la série: «Oui, nous formons une troupe. Ouverte: des invités se joignent à la troupe… Au début de la série, les créateurs ont eu le courage de choisir des acteurs inconnus, qui venaient du théâtre. Cela permet d’aller chercher des gens, encore maintenant, qui entrent dans la série.»

Dans cette sixième livraison, les personnages principaux sont mis au défi dans toutes les dimensions, leur enquête autant que leur vie privée, qui prend davantage de place que naguère. Laure, la commandante de police, doit trouver comment vivre avec sa fille prématurée, en soins à l’hôpital. Son collègue le plus proche, Gilou, franchit la ligne. Un temps, la série vire «The Shield» au jambon-beurre. Mais c’est assumé, et bien tenu.

Sadisme de scénaristes

Et puis, il y a les soucis du juge Roban. Philippe Duclos ironise: «C’est le côté sadique des scénaristes…» Puis il analyse: «Cette série existe depuis dix ans. Nous avons exploré de plus en plus de facettes des personnages. Là, nous revenons à quelque chose de fondamental, le corps. J’ai vécu une année avec cette maladie du personnage, le tournage a été éprouvant. Jouer un malade impose d’entrer dans une zone où l’on ne peut plus faire semblant, il faut chercher dans le réel, ce n’est pas une mince affaire. Cela dit, c’est le juge Roban. Même malade, il reste un personnage de roman, de fiction, toujours fidèle à lui-même.» Par bonheur.

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