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«Engrenages», grand débat national

La série policière de Canal+ revient ce lundi pour une septième saison, en plein battage des «gilets jaunes». Elle est toujours aussi pertinente. Les témoignages de ses acteurs et auteurs

Ce télescopage entre fiction et réalité va faire des étincelles. Après 11 semaines de mobilisation des «gilets jaunes», autant de week-ends de tensions entre manifestants et forces de l’ordre, voici qu’arrive, dès ce lundi soir, la septième saison de la série policière de Canal+ Engrenages. Si ces histoires télévisuelles d’enquêtes criminelles se situent loin des gesticulations des protestataires, Engrenages demeure l’une des fictions TV qui racontent le mieux certaines fractures françaises.

Comment rester insensible, par exemple, à ce bref moment du premier épisode de la saison 7, lorsque Gilou (Thierry Godard) et son nouvel adjoint vont inspecter une carcasse de voiture brûlée suspectée d’être impliquée dans le crime qui les occupe – et que tous deux doivent reculer puis fuir sous les lancers de pierres des glandeurs du coin voulant bouffer du flic? En quelques secondes, voilà une démonstration, par la fiction mais si lisible, d’une déréliction de la République.

La fatigue policière

Entendue avec les autres membres de l’équipe lors d’une rencontre orchestrée par Canal+, Caroline Proust, qui incarne la capitaine Laure Berthaud, raconte: «Nous voyons encore des policiers, comme conseillers. Je les trouve beaucoup plus troublés, plus perturbés, depuis 2015, les attentats. Ils me racontent qu’on leur a envoyé deux jeunes femmes de 25 ans pour l’assistance psychologique, face à ces mecs de trente ans de carrière… Nos personnages ne se situent pas dans cette situation d’attaques et de menaces, mais ils sont imprégnés de cette réalité.»

La rudesse du terrain se rencontre dans la fabrication des épisodes. Durant la préparation de la saison 6 d’Engrenages, les responsables racontent que pour une scène (marquante) d’intervention dans un camp de migrants – laquelle tourne au cauchemar –, il a fallu contacter 60 municipalités avant qu’une seule, enfin, accepte le tournage de la scène.

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Toute l’équipe d’auteurs a été renouvelée

Lors de cette saison 6, Le Temps parlait d’Engrenages comme d’une «institution télévisuelle». Elle l’est plus encore en saison 7. L’ensemble de l’équipe d’écriture a été renouvelé. C’est sans doute la première fois dans l’histoire de la fiction TV française qu’une série survit à autant de créateurs, auteurs et réalisateurs.

Seuls demeurent les acteurs historiques («et ils peuvent être parfois très ch…», glisse un réalisateur) – Caroline Proust glisse plus tard: «Au bout de quatorze ans depuis l’origine de la série, on est beaucoup plus interventionnistes que dans les débuts.» Echos de coulisses.

A ce sujet:  «Engrenages» devient une institution télévisuelle

La série a sa propre mémoire

Reste qu’Engrenages affiche une capacité de résilience rare dans la fiction TV de l’Hexagone. Véra Peltekian, l’une des responsables de la fiction chez Canal+, a les mots pour dire le phénomène: «Engrenages, c’est vraiment de la TV. Il existe une mémoire de la série dans la série elle-même. Songez aux scènes de crime: d’une saison à l’autre, elles évoluent, les crimes touchent les personnages de manière toujours plus proche. Cette série fonctionne comme des poupées gigognes. C’est de la fiction qui engendre de la fiction. L’histoire d’Engrenages nous oblige à nous renouveler, un exercice propre à la télévision.»

Marine Francou raconte

Les auteurs sont désormais dirigés par Marine Francou. Une bleue, dans cet univers: «J’ai découvert Engrenages comme spectatrice, j’ai vu la première saison en faisant une nuit blanche, raconte-t-elle. Nous sommes partis des personnages, l’état dans lequel on les avait laissés.»

Un piteux état. Laure a fui sa fille et se retrouve en dépression tandis que Joséphine (Audrey Fleurot) touche le fond en prison. Et les actrices en redemandent. Audrey Fleurot lance que «j’étais contente que Joséphine se retrouve en prison, car c’est un monde dont elle n’a pas les codes. Dans le policier, il y a des moments récurrents, comme les interrogatoires. Là, c’est nouveau.» Caroline Proust enfonce le clou: «J’aurais souhaité aller plus loin dans l’effondrement du personnage. Mais c’est un choix collégial.»

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Des personnages au fond du gouffre

Cette septième saison repose donc sur la mort d’un policier fort proche de l’équipe, et le traumatisme que ce crime occasionne. Le juge Roban (le toujours fascinant Philippe Duclos) veut traiter l’affaire, mais la hiérarchie judiciaire veut le mettre à la retraite. Joséphine, donc, croupit en prison. Laure veut reprendre le travail, mais se heurte à son ancien ami/amant, Gilou, ex-ripoux, qui prend du grade. Thierry Godard conte l’évolution de son personnage: «Certaines personnes changent selon les fonctions dans lesquelles on les place. Donc, Gilou devient lourd sur l’autorité. Mais j’ai toujours résisté aux auteurs qui voulaient en faire un flic un peu facho, genre Rassemblement national.»

Blanchiment d’argent dans la communauté chinoise

Avec son intrigue qui conduit les enquêteurs dans le milieu du blanchiment d’argent par les Chinois d’Aubervilliers, Engrenages 7 paraît fort éloignée des ronds-points des gueulards en jaune qui agitent la République. Mais par sa description, constante, d’une police qui tente de tenir des territoires physiques et moraux ne cessant de craquer, par ses personnages qui n’en finissent pas de toucher le fond, même par ses dialogues de poissonniers parisiens, Engrenages compose, depuis longtemps, une odyssée française infiniment attachante.

De son côté, Marine Francou, la cheffe scénariste, précise: «Je suis fascinée par la noirceur de cette série, mais elle ne me ressemble pas tout à fait. Je voulais qu’un élément de la fin de l’histoire exprime une forme de confiance en l’humanité. Les personnages sont sombres, mais je souhaitais une générosité opérante de leur part. Une lumière.» Dans la France de ces jours, ces mots s’entendraient avec presque une sonorité politique.


Le pari des podcasts

Pour la première fois, le diffuseur accompagne sa série de podcasts. Lancées il y a deux semaines, les capsules sonores, deux à cette heure, d’une quinzaine de minutes, racontent des aspects de la vie d’Engrenages. En commençant par le commencement, la genèse, plutôt complexe – le premier épisode n’avait jamais été diffusé, et entièrement refait. Le deuxième volet confronte la série aux milieux qu’elle décrit, policier comme judiciaire. Une manière intelligente d’accompagner et d’enrichir le feuilleton. (N. Du.)

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