Eclairage

Enigme Elena Ferrante: une start-up valaisanne révèle un nouveau nom

Qui se cache derrière le pseudonyme de l’auteure de «L’Amie prodigieuse»? La semaine dernière, c’était Anita Raja, une traductrice. Aujourd’hui, une start-up romande dévoile un autre nom: celui de Domenico Starnone, écrivain napolitain, confirmant ainsi d'antérieures analyses linguistiques. Mais l'intéressé dément toujours. 

C’est l’énigme qui émoustille le milieu littéraire transalpin depuis vingt-cinq ans: qui se cache derrière le pseudonyme d’Elena Ferrante, célèbre écrivaine dont les livres (huit romans, un conte pour enfants et un essai) se vendent par centaines de milliers d’exemplaires dans le monde? Depuis 1992, date de son premier roman, L’Amour harcelant, revendiqué comme autobiographique, elle n’est jamais apparue à la télévision, n’a jamais fait la promotion de ses œuvres et refuse de dévoiler son identité. Seule concession: elle accepte quelques interviews, par e-mail exclusivement. Selon les rares informations lâchées par sa maison d’édition, elle serait Napolitaine, comme ses personnages, et née en 1943.

Peut-être le Prix Nobel de littérature

Pourquoi un tel mystère? L’auteure de la saga L’Amie prodigieuse, l’histoire de deux jeunes femmes brillantes et rivales dans la Naples du milieu du XXe siècle, dit vouloir s’affranchir des mondanités liées à la célébrité, estimant qu’une fois écrit, le livre se suffit à lui-même. Sa stratégie rejoint celle d’artistes contemporains en vogue, comme Banksy, le groupe Daft Punk ou le collectif Wu Ming, pour qui l’anonymat est une mise en valeur de l’œuvre au détriment de l’artiste, toujours trop médiatisé. Mais l’anonymat aiguise les curiosités. Surtout en ce moment puisque Elena Ferrante est sur la liste du Prix Nobel de littérature, attribué jeudi.

Lire aussi: Fallait-il révéler la véritable identité d’Elena Ferrante?

C’est devenu un jeu en Italie. Linguistes, philologues, journalistes, auteurs et profs d’université ont déjà tenté de résoudre l’énigme de ce Cluedo littéraire. Plusieurs noms ont été avancés. De femmes, d’hommes, et même de couples. Mais jamais personne n’a confirmé. Le mystère reste bien entretenu, et avec le temps, il s’est révélé un redoutable outil marketing.

Enquête intrusive

Il y a dix jours pourtant, le monde de l’édition a tremblé. Un journaliste, Claudio Gatti, dont l’article a été repris par The New York Review of Books, le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung et Mediapart, affirmait savoir qui se cachait derrière le fameux pseudonyme. Elena Ferrante serait en fait Anita Raja, traductrice, travaillant pour la même maison d’édition que l’auteure à succès. Son nom n’est pas sorti du chapeau. Cette Romaine de 63 ans a souvent été citée comme auteure possible.

Pourquoi alors un tel retentissement? Parce que jusqu’à présent, les enquêtes portaient sur l’écriture et le style, tandis que celle de Claudio Gatti relève d’une autre logique. C’est en effet en épluchant les comptes de la maison d’édition d’Elena Ferrante, Edizioni E/O, qu’il a découvert que les revenus d’Anita Raja avaient explosé au fur et à mesure du succès grandissant de la saga napolitaine. Revenus investis dans un très grand appartement à Rome et une maison de campagne en Toscane. Une traductrice free-lance ne pourrait pas s’offrir de tels biens. Anita Raja est donc Elena Ferrante, voilà sa conclusion.

Violation de la sphère privée

Ce qui a surtout mis en colère le milieu littéraire transalpin, c’est la nature de l’enquête: une investigation fiscale et immobilière réservée en général à la traque des grands criminels et la violence de l’outing, perçu comme une violation de la sphère privée. «Il est dégoûtant de voir une grande auteure italienne, aimée et célébrée dans notre pays et dans le monde, traitée comme une criminelle. De quel délit s’est-elle salie pour justifier une telle invasion de sa vie?» s’indigne alors l’éditeur de Ferrante, Sandro Ferri. Autre élément qui heurte le milieu littéraire (mais qui se garde bien de le dire): se voir banalisé, désacralisé par une pratique journalistique qui pourrait tout aussi bien s’appliquer au monde de la finance ou de la politique.

Confondre vérité journalistique et littéraire

Face à la tempête médiatique, Claudio Gatti a tenté, via son blog, une défense de son travail d’enquête sur «l’Italienne la plus connue au monde», assurant que l’éditeur n’a pas «contredit une seule de [s]es informations» et que «la première à avoir violé la vie privée d’Elena Ferrante a été Elena Ferrante en divulguant à ses fans des informations qui n’étaient pas du tout vraies» dans Frantumaglia, une autobiographie pour répondre «à la demande légitime d’informations sur elle». Gatti a péché par naïveté ou arrogance. Il a confondu vérité journalistique, qui s’appuie sur la réalité, et vérité romanesque, qui relève de la vraisemblance.

On pensait donc détenir le fin mot de l’histoire. Epilogue peu flamboyant mais rassurant, au moins sur un point: Elena Ferrante était bien une femme, contrairement à ce que prétendait majoritairement la critique italienne! De quoi satisfaire ceux et celles de ses lecteurs qui ne pouvaient imaginer un homme derrière «cette écriture si féminine» et qui voyaient ainsi échouer la tentative machiste du milieu littéraire transalpin de récupérer dans leur camp le talent d’une femme. Ils risquent de déchanter…

Une start-up suisse révèle

Car voilà un nouveau coup de théâtre! Et il est romand. On le doit à OrphAnalytics, une start-up fondée par Claude-Alain Roten, généticien, et Guy Genilloud, ingénieur en informatique, qui, eux aussi, se sont penchés sur le cas Ferrante. Pour le tandem, un nom s’affirme comme le plus probable, celui de Domenico Starnone, écrivain napolitain de 63 ans, celui sur lequel convergent la plupart des hypothèses. Lui a toujours nié.

Comment sont-ils arrivés à ce résultat? La start-up qui collabore avec le département de microbiologie du CHUV et la police scientifique – après avoir réussi, avec d’autres experts, à révéler une escroquerie à 250 millions de dollars – a mis au point une méthode statistique qui mesure essentiellement le style. Elle a été utilisée avec succès pour l’étude de livres écrits dans différentes langues, par exemple les romans noirs en suédois de la série Millénium.

Dérivé de l’analyse génomique

Dérivée de l’analyse de séquences génomiques, leur approche algorithmique d’analyses mesure l’usage des patterns élémentaires de texte (patterns de lettres, de syllabes, tempo/rythme de la phrase) dans et entre les mots, dans et entre les phrases. La ponctuation est également prise en compte. Un catalogue d’usage est ainsi établi pour chaque fragment de texte, puis ce catalogue est comparé à d’autres, sur le même principe. La méthode ne permet pas de savoir qui a écrit quoi, mais peut infirmer ou confirmer scientifiquement différentes hypothèses. Pour cela, évidemment, il faut du texte, beaucoup de texte. Et pouvoir comparer ce corpus avec d’autres. Le généticien et l’informaticien ont donc travaillé avec le Corriere della Sera qui leur a livré les noms de tous ceux et celles qui pourraient être Elena Ferrante.

Deux styles différents

Et qu’ont-ils découvert? «Les analyses montrent que le corpus de Ferrante exprime deux styles différents: un pour les trois premiers livres, l’autre pour la tétralogie. Ces deux styles sont également observés dans la traduction des volumes en anglais.» En d’autres termes, il pourrait y avoir deux auteurs, ou un seul mais suffisamment aguerri pour pouvoir changer de style. Et cet auteur, selon toute vraisemblance, serait Domenico Starnone, dont l’œuvre protéiforme (contes, pièces de théâtre, romans, essais) correspond bien à celle de Ferrante. L’affaire est d’autant plus savoureuse que le Napolitain a reçu le Prix Strega en 2001 pour son roman Via Gemito, tandis qu’Elena Ferrante était parmi les deux dernières finalistes en 2015. Si elle l’avait remporté, Starnone l’aurait donc reçu deux fois, comme Romain Gary et Emile Ajar.

Pour affiner leurs recherches, le tandem d’OrphAnalytics a aussi comparé le style de Ferrante avec celui d’Erri De Luca, autre pressenti, mais n’a rien trouvé de probant. Il n’est pas l’auteur caché.

Le test n’a pas pu être effectué avec Anita Raja puisqu’elle n’a pas écrit de romans sous son nom, et qu’il manque donc des documents de référence. Elle pourrait être le second auteur, ce d’autant qu’elle est l’épouse de Starnone – ce qui expliquerait la fortune du couple. Pour Claude-Alain Roten cependant, il y a de très fortes probabilités qu’il n’existe qu’un seul auteur, Starnone. Mais pour aller plus loin encore dans l’investigation, et passer de la forte hypothèse à l’affirmative, il faudrait disposer de l’œuvre entière de Ferrante digitalisée, ainsi que de celle du Napolitain qui a toujours démenti.

Ce nouvel élément dans le dossier Ferrante n’est pas une révélation à proprement parler. Il confirme les hypothèses étayées par d’antérieures analyses linguistiques. Mais le logiciel – qui sert aussi à débusquer les ghostwritings dans les travaux académiques – peut se révéler très utile pour gagner du temps, trier, classer, éliminer les intuitions fausses, révéler des coïncidences, et affiner sa recherche au gré de nouvelles découvertes. Le duo s’apprête à étudier d’autres œuvres et se dit prêt à relever les défis qu’on lui lance.

Cette nouvelle information change-t-elle quelque chose au dossier? Pas sûr. Il en va du mystère Ferrante comme des grandes énigmes du siècle: les nouvelles révélations éventent moins le mystère qu’elles ne le nourrissent.

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