Est-il bien raisonnable de relire Enki Bilal aujourd’hui, quand la planète craque de toutes parts et que les prophètes de fin du monde en profitent pour scander leurs boniments apocalyptiques? Son œuvre, prolifique et majeure en dessins à nuls autres pareils, peut aussi sembler effrayante par ses textes d’anticipation aux effluves anxiogènes. Dès 1980, par exemple, dans sa Foire aux immortels  (Ed. Casterman), où il évoquait des cités «irrémédiablement fascisées» et des risques d’épidémie qui imposaient un confinement entre quartiers.

On ne ressentira pourtant rien de tel en plongeant dans son Nu avec Picasso (Ed. Stock, coll. Ma nuit au musée). Voilà une année, dans une ironie toute relative, il s’était auto-confiné dans les couloirs du Musée Picasso, à Paris, avant que ça ne devienne une obligation de printemps 2020. C’est le principe de la collection dirigée par Alina Gurdiel chez Stock: une nuit enfermé dans un lieu culturel, un plateau-repas et un lit de camp pour éviter les coups de moins bien, et une liberté totale d’écriture après ces quelques heures de solitude.

Un statut d’oracle

Enki Bilal s’est ainsi embarqué dans une promenade à la fois légère et hallucinée, une rêverie éveillée avec Picasso, Goya et Dora Maar, qu’il raconte d’une plume virtuose. Tout sauf une surprise, ses bédés ayant toujours étalé une grande richesse littéraire: «L’apprentissage du français m’a marqué, par sa beauté. J’ai toujours eu du plaisir à écrire dans mes BD et je suis très fier de maîtriser la langue et de jouer avec», avoue celui qui est arrivé en France à l’âge de 10 ans.

Ce texte est comme un nouveau pas de côté, un exercice qu’il a maintes fois répété dans sa carrière au long cours. Dessinateur, donc, mais aussi peintre, réalisateur (trois longs métrages, dont un délectable Tykho Moon avec Michel Piccoli qui se regarde encore sans peine vingt-cinq ans après), décorateur pour ballet, et illustrateur multicarte.

«Je me suis toujours senti libre, mais le Grand Prix d’Angoulême obtenu en 1987 m’a apporté une forme de sérénité. Je ne saurais vous dire pourquoi, c’est comme si je m’étais débarrassé d’un poids alors que je ne recherchais pas les honneurs. J’ai enchaîné les choses avec beaucoup de souplesse ensuite. Mais je suis toujours revenu au dessin et à l’écriture.» Deux domaines où il a tissé des liens entre mondes passé, présent et futur, et qui lui confèrent ce statut d’oracle qu’il n’a jamais vraiment revendiqué.

La fin du communisme annoncée dès 1983 dans Partie de chasse l’avènement des obscurantismes religieux dans Le Sommeil du monstre, le dérèglement climatique, et d’autres thèmes encore. En 1992, dans Froid Equateur, les dieux s’adressaient ainsi aux humains: «Votre incompétence à gérer ce monde est incommensurable. Vous gangrenez tout ce que vous touchez.»

«Ça m’a un peu déprimé»

Lui aussi entend en ce moment les injonctions diverses pour bâtir le «monde d’après», mais il en rit un peu tristement: «Les premiers jours du confinement, j’étais convaincu qu’il y aurait un après, qu’on allait repartir avec plus de jeunesse, pour éviter les conneries passées. Mais dès ma première sortie, un type m’a foncé dessus en hurlant avec sa mobylette, et j’ai compris que c’était fini. L’être humain pourrait être confiné pendant trois siècles, il reviendrait à son naturel quoi qu’il arrive. Ça m’a un peu déprimé quand même.»

Il s’est lancé depuis 2017 dans une nouvelle aventure avec sa série Bug, soit l’histoire d’une humanité privée d’un seul coup de toutes ses données numériques. Les conséquences sont évidemment désastreuses: des avions qui se plantent en plein vol, des chirurgiens qui ne peuvent plus opérer, des millions de morts et une planète qui s’embrase. Il n’a pas voulu en faire un western décadent. Il a plutôt insisté sur la mémoire du monde qui s’évapore, sur la mémoire collective qui s’effiloche.

L’évolution des sociétés est un de ses thèmes préférés, et il garde forcément un œil acéré sur tout ce qui se passe en France. Enki Bilal est arrivé en France en provenance de l'ex-Yougoslavie. Il a été naturalisé à l'âage de 16 ans. Il a grandi avec les espoirs et valeurs humanistes du siècle dernier, qui ressemblaient alors à tout sauf une utopie.

Déprimé de la gauche

Mais le temps a défait son œuvre, et il appartient désormais à cette drôle de classe d’âge: les 50-70 ans déprimés de la gauche, qu’il juge coupables d’aveuglement général: «Le drame de la gauche, c’est qu’elle n’a pas réfléchi depuis la chute du Mur et qu’elle s’est foutue dans une posture grotesque et stérile: s’opposer au Front national, et rien d’autre. Elle est incapable de se réinventer, elle ne fait qu’agiter cet épouvantail depuis quarante ans, c’est sidérant. Je lui en veux énormément. Et je ne supporte pas d’entendre que le communautarisme est formidable. C’est un grand danger pour l’humanité, la gauche le laisse s’installer, c’est gravissime.»

Il a déjà vu son ancien pays fracturé par les haines religieuses. Il n’aimerait pas revoir ça ici. Il n’aimerait pas avoir raison par anticipation, une fois de plus: «Mon père a voulu qu’on devienne de vrais Français avec ma sœur, sans qu’on n’oublie rien de nos racines. On s’est intégrés, sans renier notre culture d’origine. L’assimilation n’est pas un gros mot.»


Profil

1951 Naissance à Belgrade, en ex-Yougoslavie.

1961 Arrivée en France.

1980 «La Foire aux immortels», premier volet de sa trilogie Nikopol.

1998 «Le Sommeil du monstre».

2017 Premier tome de sa bande dessinée «Bug».

2020 «Nu avec Picasso».


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