Bande dessinée

Enki Bilal: «La révolution numérique nous dépasse»

L’auteur de «Partie de chasse» et du «Sommeil du monstre» crée dans son nouvel album un bug informatique planétaire qui sème le chaos total dans un futur si proche qu’il pourrait être aujourd’hui

Tout part, dans le récit, d’une jeune fille qui ne peut plus se connecter avec son téléphone portable. Un incident familier. Une situation que chacun a déjà vécue personnellement. Pourtant tout bascule très vite. Le bug est total, brutal. Toutes les données numériques, toutes les sauvegardes de la planète disparaissent d’un seul coup. Dans le premier volume de son nouveau livre, Bug, le dessinateur Enki Bilal nous plonge dans le cauchemar et, aussitôt, dans un chaos généralisé et meurtrier. Les communications sont encore possibles, mais qui a noté ou retenu les numéros de ses correspondants stockés dans la mémoire de son appareil? Nous sommes en 2041, la dépendance à la mémoire virtuelle est encore plus extrême qu’aujourd’hui.

Avec une histoire à la fois individuelle et collective, angoissante et parfois cocasse, Bilal invite ses lecteurs à s’interroger sur une société captive du virtuel, sur la mémoire et la transmission entre les générations.

«Le Temps»: En fait, sous des allures futuristes, vous êtes en plein dans le présent…

Enki Bilal: Absolument, le monde de 2041 est très proche de celui d’aujourd’hui; d’ailleurs les villes, les vêtements, les véhicules ne sont pas véritablement différents. L’essentiel pour moi est qu’on ne puisse pas dire que c’est de la science-fiction. Cela affaiblirait le propos. Les gens ont tellement de problèmes avec le futur que lorsque vous leur parlez de demain, ils répondent que c’est de la science-fiction. Alors que nous devrions avoir conscience que nous vivons dans un monde en évolution ultrarapide. D’autant qu’il est difficile pour le commun des mortels de concevoir le degré d’évolution réel des recherches sur, pour prendre ces exemples, l’intelligence artificielle, le transhumanisme ou le voyage spatial.

L’être humain se fragilise en faisant aveuglément confiance au numérique. Et cela pose surtout la question de la transmission entre les générations

La révolution numérique nous dépasse, on la maîtrise sans la maîtriser vraiment. Dans notre vie quotidienne, on est déjà pris au piège du tout numérique. L’invention de Gutenberg, l’imprimerie, a été un choc immense, mais son expansion s’est faite à un rythme humain. Aujourd’hui, l’outil numérique est fantastique, extraordinaire, exceptionnel, il faut le dire, je m’en sers, je me dépatouille avec, il m’accompagne, mais la rapidité de son évolution n’est peut-être plus à notre échelle et ses enjeux peuvent nous échapper.

La mémoire, qui vous a déjà occupé dans vos ouvrages, comme dans Julia et Roem, est de nouveau au centre de ce récit avec la mémoire vive, virtuelle, et notre mémoire vivante. Pourquoi?

La mémoire, oui, qu’on abandonne petit à petit aux machines en ne faisant plus travailler son cerveau, ou différemment. Auparavant, on lisait ce qui nous intéressait avant peut-être de le ranger, de le classer. Aujourd’hui tout le monde, moi le premier, stocke sur son disque dur en se disant qu’on lira plus tard, quand on en aura besoin. Notre mémoire n’a donc rien imprimé de ce premier contact avec le document.

L’être humain se fragilise en faisant aveuglément confiance au numérique. Et cela pose surtout la question de la transmission entre les générations. Il se creuse un fossé énorme et dangereux, un déficit de transmission sur la culture, l’histoire, les compétences… Je l’ai illustré avec cet appel aux vieux pilotes qui savent encore piloter manuellement des avions d’avant le numérique: ce n’est ni de la nostalgie, ni un combat sur le sort des personnes âgées, mais une interrogation sur ce que nos enfants et petits-enfants qui ont 10 ou 15 ans aujourd’hui vont retenir du XXe siècle en 2040, quand ils auront le sentiment de pouvoir maîtriser le nouveau monde et le mettre en place.

Face à une telle situation, la société pourra-t-elle s’en sortir?

Le bug total tel que je l’imagine ne peut pas arriver. Contrairement à ce que je fais dire à mes personnages, tout a été envisagé, des pare-feu existent. C’est impossible sauf, m’a dit l’astronaute Jean-François Clervoy, s’il se produisait une éruption solaire gigantesque telle qu’il pourrait s’en produire tous les 300 000 ans… Ça nous laisse du temps!

Bug n’est pas une vision, pas une prémonition, tout le monde est déjà confronté à ça quand vous perdez un fichier; je vais simplement plus loin.

Dans mon histoire, c’est une autre paire de manches, mais je m’accroche aux personnages, l’humanité est au cœur du sujet, elle va se battre, je ne peux pas ne pas la laisser s’en sortir. Mon fil conducteur est Kameron Obb, le seul survivant de la première expédition sur Mars – n’oublions pas qu’Elon Musk, même si c’est peut-être peu réaliste, annonce ce vol habité vers la planète rouge pour dans dix ans! Il découvre qu’il a hérité de toute la mémoire perdue du monde, cela ouvre des perspectives, même s’il devient l’objet de toutes les convoitises.

Vous connaissez donc la fin de votre histoire?

Je connais très exactement la fin même si je n’en sais guère plus que vous sur la façon dont on va y arriver. Cela dépend de mon inspiration et des choix que je ferai. Au départ, je voulais une histoire complète en un seul gros volume. Je me suis rendu compte que c’était une erreur, que le thème nécessitait une maturation, pour moi et pour le lecteur, un temps de réflexion et même de frustration pour ne pas gaspiller le sujet. J’ai proposé deux volumes, aujourd’hui j’en vois plutôt trois, peut-être plus… Quoi qu’il en soit, j’ai pris soin que la fin soit inattaquable, je l’ai soumise à des spécialistes et j’ai trouvé quelque chose d’imparable.

Depuis Partie de chasse ou Le Sommeil du monstre, on dit que vous êtes visionnaire, et cela ne va pas manquer avec Bug. Mais vous n’aimez pas ce terme…

Bug n’est pas une vision, pas une prémonition, tout le monde est déjà confronté à ça quand vous perdez un fichier; je vais simplement plus loin. Je ne suis pas visionnaire, je me base sur l’observation du présent et du passé proche. C’est une forme de lucidité.

Vous travaillez sur chaque case séparément, avant de les assembler: cela vous permet-il de remanier, voire de remettre en cause le récit en cours de route?

Oui absolument, cette souplesse incroyable n’a pas de prix, je ne pourrais plus revenir en arrière en travaillant sur des pages figées. Je peux recadrer les images, leur donner un rôle différent, et même en modifier l’ordre, pour dérouler une action différemment de ce que j’avais prévu. C’est la mécanique du montage cinématographique et sa liberté fascinante, que j’ai découverte en réalisant des films: pourquoi devrais-je m’obliger à m’enfermer dans des pages au risque de devoir tout recommencer si je veux changer un détail?

Réaliser ces cases une à une vous fait courir le risque de les traiter un peu comme une succession de jolis petits tableaux. Pourtant vous résistez à cette tentation, ce sont des images fortes, mais…

…mais qui sont au service d’une narration, c’est ce qui compte. Comme mes dessins et mes peintures ont pu atteindre des cotes phénoménales, certains ont dit avec une sorte de malveillance que Bilal faisait du case par case pour les encadrer et les vendre plus cher. Bug est la preuve du contraire, ce n’est pas du tout un album spectaculaire visuellement, j’ai évacué la représentation du chaos en restant factuel dans ce qui est dit et écrit, parfois avec une forme d’ironie glaçante. Il y a peu d’images qu’on pourrait qualifier d’esbroufe, c’est avant tout un récit, une narration.

Ce livre est plus petit que le format habituel, plus proche des comics américains. Pourquoi ce choix? D’autant qu’une version plus grande sort en même temps…

J’assume totalement ce choix, c’est moi qui l’ai souhaité, avant même de commencer. Par rapport à l’énormité du sujet et à l’énergie que le récit devait produire, je ne voulais pas qu’on soit dans des images contemplatives comme l’est en général l’album de bande dessinée. Donc le format plus petit m’est apparu comme une évidence. Je l’ai proposé à l’éditeur, qui l’a accepté, et les lecteurs l’ont apprécié. Par contre, l’idée d’en faire un format nettement plus grand est ensuite venue de l’éditeur, avec son regard marketing. Mais finalement je trouve que c’est bien, d’autant qu’il n’est pas trop cher.

Vous envisagez aussi un autre «format» pour votre histoire…

Je trouve, et d’autres avec moi, que c’est un sujet de série TV dont le potentiel est énorme. C’est une autre forme d’écriture, que j’ai envie de lancer en parallèle sans attendre la fin de la bande dessinée, les deux versions pouvant devenir autonomes. Je ne me vois pas m’occuper de tous les épisodes, mais réaliser les deux premiers, par exemple, me plairait beaucoup.


Enki Bilal, «Bug, livre 1», Casterman, 86 pages.

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