Vendredi 1er octobre, dans un multiplexe de Palo Alto en Californie. Un spectateur parmi les millions qui ont accouru dans les salles américaines pour la sortie du film de David Fincher The Social Network , subit la projection davantage qu’aucun autre. Ce jeune homme, c’est Mark Zuckerberg, 26 ans, 35e plus grosse fortune de la planète selon le magazine Forbes (6,9 milliards de dollars, davantage que le patron d’Apple Steve Jobs), et le film ne parle que de lui, ou de comment et à quel prix il a, le 4 février 2004, lancé le site de socialisation Facebook. Et qu’importe qu’il ait réagi comme ceci ou comme cela (à cette heure, il n’a toujours pas fait de déclaration): le film lui-même ne prétend pas raconter la vérité.

Pour les innombrables abonnés à Facebook, ce profil cinématographique non autorisé de Zuck, comme le surnomment les Américains, sonne comme une revanche. D’autant que le film est bon. Très bon même. C’est, à grande échelle, un remake de l’arroseur arrosé: voilà un homme qui n’a cessé de relativiser la valeur de la vie privée de ses abonnés, et qui se trouve à son tour victime d’une intrusion dans sa sphère intime.

Pire, Mark Zuckerberg façon Hollywood est certes un être suprêmement intelligent, une capacité d’analyse hors norme, mais surtout un «asshole», qualificatif récurrent dans les dialogues: un être obsessionnel et sans humour, qui a soigné, avec un réseau social virtuel, sa douleur d’être éconduit par une fille, de rester à la porte des final clubs de Harvard où les futurs présidents et CEO américains tapent le carton, ainsi que son incapacité à établir des liens d’égal à égal avec d’autres humains. Un antihéros accidentel, en quelque sorte, de surcroît contraint, notamment dans les deux arrangements juridiques qui sont le fil rouge du film, à débourser des dizaines de millions de dollars pour faire taire d’anciens camarades qui l’accusaient de plagiat ou de trahison.

Zuckerberg et son board ont d’emblée décidé de faire mine d’ignorer le film. Le jeune patron a, en fait, vu The Social Network, alors qu’il avait déclaré à plusieurs reprises n’en avoir pas du tout l’intention. Pour se dédouaner de cette entorse à sa stratégie d’évitement, il s’est contenté d’affirmer au journaliste américain Ben Parr, peu après la projection: «Nous fabriquons des produits que 500 millions de personnes voient… Si 5 millions de personnes voient un film, ça ne compte guère.»

Mark Zuckerberg sous-estime les entrées que réalisera The Social Network, ainsi que l’impact à moyen et long terme dû à l’excellence de ce film: l’unanimité de la critique atteint, sur des sites comme metacritic.com qui quantifient les opinions en pourcentages, des valeurs rarement vues (95% d’articles sans trace de la moindre réserve, ce qui en fait le grand favori des prochains Oscars). La réaction de Zuckerberg rejoint les vains efforts déployés ces derniers mois par son entreprise: le soudain don, «à la Bill Gates», de 100 millions de dollars pour des écoles de Newark ou l’engagement d’un cousin de l’interprète principal du film avaient déjà paru moins désintéressés que stratégiques.

Pour Hollywood, le poisson Zu­ckerberg a mordu à l’hameçon. C’est l’autre revanche de ce film né il y a deux ans, lorsque Eduardo Saverin, ancien camarade de Zuckerberg à Harvard et cofondateur de Facebook, a écrit un e-mail à l’écrivain Ben Mezrich en manifestant son envie de raconter son histoire, celle d’une amitié brisée. Mezrich se met alors à rédiger ce témoignage unilatéral sous forme de thriller visant aussi bien les éditeurs (ce sera The Accidental Billionaires), que l’industrie du cinéma. Pour les patrons des studios, ce déballage est une aubaine. Voilà enfin l’histoire qui va permettre d’exprimer leur haine tenace à l’encontre de la Silicon Valley et de cet Internet qui détourne les spectateurs et font disparaître des milliards qui, pensent-ils, leur reviennent pour partie. Preuve que la défiance des producteurs en matière d’Internet est d’abord due à une méconnaissance de cette nouvelle culture de masse: à de rares exceptions près, dont le visionnaire Wargames (1983) ou le premier opus de la trilogie Matrix (1999), Hollywood n’a guère produit, sur ce sujet, que des navets, de Hackers (1995) à Conspiracy.com (2001).

Le producteur aguerri Scott Rudin n’a pas mis longtemps à convaincre les patrons de Sony. Y compris de confier le projet à David Fincher (Zodiac, Benjamin Button) et de débarquer Mezrich pour faire monter à bord le dramaturge Aaron Sorkin, scénariste de plusieurs séries dont A la Maison Blanche, mais aussi de quelques films qui démontraient les coulisses du pouvoir avec la même acidité, tels Des hommes d’honneur (1992) et La Guerre selon Charlie Wilson (2007). Pour cet auteur en vogue, la fidélité à la vérité, pour autant qu’il y en ait une (ce en quoi il ne croit pas), est l’ennemie de la narration.

Aaron Sorkin n’a, de plus, jamais caché son mépris à l’encontre d’un médium, Internet, qui donne soi-disant accès à toutes les informations. Quant à Fincher, son goût pour les personnages déviants, de la Ripley d’Alien 3 au masochiste de Fight Club, il se régalait d’avance de frotter son style visuel aux dialogues à la mitraillette de Sorkin. A une condition toutefois, ainsi que le réalisateur l’explique dans le dernier numéro du magazine Première: «Qu’ils aillent voir le service juridique et qu’ils reviennent me voir avec l’assurance que ce serait bien ce script-là qu’on tournerait et pas une version expurgée. Parce que si on ne pouvait pas prononcer «Facebook»,… pour moi, il n’y avait plus de film.»

Facebook a pris peur: lorsque la production a approché Zuckerberg pour obtenir une éventuelle participation, la réplique de sa société fut de demander à changer tous les noms. Le film s’est donc fait sans eux. Depuis le 1er octobre, les porte-parole de Facebook disent qu’ils n’aiment pas ce film dans lequel ils ne voient «qu’une fiction». Dans la mémoire collective, Mark Zuckerberg aura désormais et bien après que Facebook aura disparu, une image déplorable, au mieux pitoyable. Mais Facebook a décidé que ce dégât serait moindre, pour l’image et les intérêts immédiats de la société, qu’une bataille judiciaire fortement médiatisée.